C'est vrai que le Liban, plongé depuis des années dans l'anormalité, n'en est plus à une hérésie constitutionnelle près. Rappeler ces anomalies serait aussi inutile sans doute que déprimant. La dernière en date de celles-ci, surgie lors du deuxième round de consultations parlementaires qui a abouti à une nouvelle désignation de Saad Hariri, mérite cependant qu'on s'y arrête. Non point pour relever, comme l'ont déjà fait de nombreux constitutionalistes, l'inanité, pour ne pas dire la stupidité, d'une démarche dont le deuxième terme ne fait, en définitive, qu'annuler le premier. Or on ne crache pas dans le puits où l'on se propose d'aller boire. Et il eût été bien plus honorable pour le 8 Mars d'aligner son propre champion pour la course au Sérail ou alors, comme le veut l'usage démocratique, de s'en remettre au chef de l'État, tout cela en parfaite connaissance de l'issue inéluctable de ces consultations.
La plus spectaculaire cependant, c'est cette défiance - gratuite, une fois de plus - qu'aura exprimée la communauté chiite tout entière, ou plus exactement par ceux qui en revendiquent la représentation intégrale et exclusive, envers le premier des chefs sunnites libanais : lequel, en défendant farouchement les prérogatives attachées à sa fonction, a d'ailleurs fait le plein des voix au sein de sa propre communauté, se gagnant même le soutien des personnalités sunnites les mieux disposées envers l'opposition. C'est dire que dans le sourd conflit opposant les deux grandes branches de l'islam libanais, c'est aux deux camps que s'étend désormais le phénomène de polarisation.
Sourd jusqu'à nouvel ordre ce conflit ? Il n'est certes pas muet pour autant. Si dans son discours d'hier le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah a adopté un ton des plus conciliants, le fait est que l'opposition, passée spécialiste du chantage à l'insécurité, n'a cessé, ces derniers temps, de mettre en garde contre les graves conséquences qu'aurait tout rejet de ses exigences : un thème devenu quasi quotidien d'ailleurs dans la presse officieuse syrienne, qui souligne à plaisir la désaffection chiite frappant le Premier ministre désigné. En retour, c'est avec une véhémence inégalée que des lieutenants de Hariri sont montés au créneau jeudi pour reprocher au Hezbollah son complot armé contre le système politique.
Le poids d'un passé remontant à treize siècles, la lutte pour le pouvoir, les alliances extralibanaises, tout cela sur fond de regain de tension à la frontière sud et de retour en activité des cellules terroristes dans les camps palestiniens : comme si tous ces brûlots n'étaient pas encore assez, la pomme de discorde qu'est notoirement le Tribunal spécial pour le Liban vient lentement mais sûrement à maturité, ravivant d'autant rancœurs, doutes et suspicions.
Là non plus, et comme par hasard, la Syrie n'est pas absente du tableau. Pointée naguère du doigt par les enquêteurs internationaux dans l'affaire de l'assassinat de Rafic Hariri, la voici en effet qui, se fondant sur les dires du général Jamil al-Sayyed, s'adresse à l'ONU pour accuser l'ancien procureur Mehlis d'avoir monté une machination visant à l'incriminer injustement.
Que l'attaque soit la meilleure des défenses, cela on le savait. Mais tout de même...
Issa GORAIEB


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