Que la grande fracture dont souffre le monde arabo-musulman comble d'aise Israël, cela va sans dire. Que le sourd conflit entre sunnites et chiites ne soit pas forcément pour déplaire aux États-Unis est déjà plus piquant : quel moyen plus efficace que l'épouvantail iranien, en effet, pour mieux tenir en laisse les émirs du pétrole ?
De là à s'extasier publiquement devant l'évolution que connaîtrait le Hezbollah, il y avait toutefois un grand pas. Celui qui vient de le franchir n'est autre que le conseiller du président des États-Unis pour la lutte anti-terroriste, John Brennan, qui, présentant la stratégie de l'administration Obama devant un grand centre d'études de Washington, s'est dit ravi de voir que de nombreux membres de ce parti - députés, ministres, avocats, médecins - s'écartent du recours à la violence et tentent de diriger le processus politique dans un sens légitime. Pour tant d'ardeur dans son exposé, ledit conseiller a aussitôt essuyé, il est vrai, une mise au point du département d'État, assurant que la politique US n'avait pas changé et qu'aucune distinction n'était de mise entre branche politique et branche armée d'une organisation jugée terroriste.
Il reste que ce même pas, c'est avec autant de candeur (pour ne pas dire de naïveté) que les Libanais l'avaient franchi comme un seul homme et à pieds joints, le jour où le Hezbollah décida de s'intégrer dans la vie politique libanaise. Car voilà qui laissait croire que ce parti, fût-il nominalement celui de Dieu le Père, avait décidé de se conduire comme n'importe quel autre parti, de se rallier des adhérents, de séduire des électeurs par le pouvoir des idées, et non plus désormais par la force des armes.
On ne tarda pas à déchanter. Puis se vérifièrent les pires craintes lorsque, en mai 2008, les armes de la Résistance, censées servir exclusivement à lutter contre l'ennemi israélien, à récupérer le territoire des ferme de Chebaa ou même - au diable l'avarice ! - à libérer Jérusalem et jusqu'à toute la Palestine, furent retournées contre les adversaires politiques libanais qui réclamaient l'inféodation de la milice à l'État.
C'est cette évolution-là, pour parler comme le distingué conseiller présidentiel US, que retiennent malheureusement, jusqu'à nouvel ordre, les Libanais. C'est elle encore qui ne cesse de peser sur le fonctionnement normal de la démocratie libanaise. Qui fausse totalement celle-ci. Qui fait de la violence le compagnon (invisible et pourtant bien présent) de l'argumentation politique, le support suprême de l'entreprise de domination. Qu'il y ait ou non aujourd'hui, parmi les cadres dirigeants du Hezbollah, de fort respectables avocats ou médecins, sincèrement désireux d'œuvrer dans la plus parfaite légitimité, y change-t-il vraiment quelque chose ? Les armes restent en effet, et la sanglante leçon n'a pas été perdue pour tout le monde...
La récente bombe Joumblatt en est une dramatique illustration : bombe à fragmentation, pourrait-on même dire, puisque le chef du Parti socialiste progressiste n'a cessé, depuis son coup de théâtre de dimanche dernier, d'expliciter avec plus ou moins de précision les raisons de son revirement. Celles-ci sont nombreuses et ont trait aux bouleversements géo-politiques comme au simple souci de survie politique. Mais peut-être la plus importante et déterminante, la plus glaçante aussi, est-elle le facteur peur. Non point, bien sûr - et il l'a amplement prouvé ces dernières années -, que Walid Joumblatt manque de courage et même de témérité, et qu'il tremble pour sa personne. Ce qu'il redoute le plus en réalité, c'est un retour de la violence, c'est un massacre de la communauté druze, c'est un déferlement démographique sur ses terres.
Tout cela se passe - ou menace de se passer - au Liban, pays de la coexistence. Cela se passe en plein XXIe siècle. Alors, l'évolution, on en reparlera...
Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef