Rechercher
Rechercher

Tenues de route

Habile manœuvrier et cependant primesautier, aussi soudain, aussi extrême dans ses désaffections que dans ses élans, résolument provocateur, éternel tourmenté réussissant néanmoins à déconcerter toute la République, poussant l'autocritique jusqu'à l'autoflagellation, comment définir exactement ce Walid Joumblatt qui, en rompant avec le 14 Mars, vient de donner un nouveau et magistral coup de pied dans la fourmilière ?

 

Soudain, le leader du Parti socialiste progressiste ne l'était pas trop cette fois, à vrai dire. Les signes avant-coureurs de ce virage en épingle à cheveux négocié à fond de train n'ont pas manqué en effet, telles ces réflexions peu amènes sur la gent maronite, débitées devant une assemblée de dignitaires religieux druzes. Tel aussi ce souverain mépris affiché pour la devise de la majorité parlementaire, Liban d'abord, ou encore le vaste dialogue intercadres engagé avec le Hezbollah.

 

Malgré tout ce luxe de préparatifs pourtant, Joumblatt aura pris soin de ne faire les choses qu'à moitié : ainsi, il quitte le 14 Mars, mais ne se rallie pas pour autant au 8 ; il entraîne dans son sillage certes les députés de son parti, mais non point les autres membres de son bloc ; et si dans un accès de nostalgie il revient à ses premières amours, la gauche, c'est au centre, sous la bannière du président Michel Sleiman, qu'il se repositionne en réalité : jusqu'à nouvel ordre (ou désordre), on l'aura deviné.


De quelle gauche peut-il être sérieusement question, au demeurant, dans le choc des idéologies médiévales, tant perses qu'arabes, dont notre pays est l'infortuné théâtre ? Et qu'en est-il vraiment du devoir d'arabité, chanté lui aussi par Joumblatt devant les congressistes de son parti, à l'heure où les États arabes, même les moins accommodants d'entre eux ou passant pour tels, quémandent ouvertement la paix à un Israël plus intransigeant que jamais ?


C'est ailleurs qu'il convient de rechercher, dès lors, les motivations probables du leader druze. La principale semble être sa volonté de mettre sa communauté à l'abri de tout regain de violence entre sunnites et chiites libanais. Que faire, il nous faut coexister, n'a-t-il cessé de répéter ces derniers temps en effet devant ses fidèles. Non moins déterminantes auront été les déconvenues tant syriennes que libanaises de l'administration Bush et la politique de dialogue et d'ouverture entamée sans tarder avec Damas par le président américain Barack Obama.


De ce souci de réalisme et de pragmatisme on ne saurait trop faire reproche à un homme dont on doit à la vérité de dire qu'il a misé très lourd, qu'il a pris des risques énormes et qu'il se retrouve finalement à découvert. Foin de tout procès donc, mais seulement à la condition expresse que par-delà son galimatias idéologique soit préservé l'essentiel : c'est-à-dire l'attachement à un Liban indépendant et souverain, tout conscient qu'il puisse être de ses obligations arabes. C'est-à-dire l'attachement aussi à une diversité dont la communauté druze serait d'ailleurs le premier bénéficiaire : diversité pour tous et non seulement conjoncturelle, choisie à la carte au gré des impératifs du moment. Coexister avec les chiites ? Bien sûr, Walid bey. Mais coexister aussi avec tous les autres. Assembler dans son intégralité et non partiellement le puzzle libanais, coexister en l'occurrence - promiscuité oblige - avec les chrétiens, ceux du Chouf et d'ailleurs.


C'est à l'homme de la réconciliation de la Montagne et de la longue marche souverainiste, à ce Joumblatt-là que ces derniers accordaient il y a peu leurs suffrages. Est-ce déjà trop loin, juin dernier ?

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb

Habile manœuvrier et cependant primesautier, aussi soudain, aussi extrême dans ses désaffections que dans ses élans, résolument provocateur, éternel tourmenté réussissant néanmoins à déconcerter toute la République, poussant l'autocritique jusqu'à l'autoflagellation, comment définir exactement ce Walid Joumblatt qui, en rompant avec le 14 Mars, vient de donner un nouveau et magistral coup de pied dans la fourmilière ?
 
Soudain, le leader du Parti socialiste progressiste ne l'était pas trop cette fois, à vrai dire. Les signes avant-coureurs de ce virage en épingle à cheveux négocié à fond de train n'ont pas manqué en effet, telles ces réflexions peu amènes...