Courage et réalisme : il aura fallu beaucoup des deux pour mener à terme la réconciliation scellée dimanche dernier, au double plan partisan et familial, entre ces dynasties politiques maronites que sont les Gemayel et les Frangié. De courage, ces deux clans en ont toujours eu à revendre, et l'histoire tourmentée du pays en atteste. Cette fois cependant, ce n'est pas le courage physique qui était requis, mais celui de se résoudre à enterrer à jamais des haines meurtrières, vieilles de plus de trois décennies, de cautériser au fer rouge des plaies demeurées béantes.
Que chacun des deux protagonistes escompte de ces retrouvailles, censées s'élargir aux autres forces chrétiennes, des bénéfices politiques est évident, et somme toute normal : ce n'est pas avec des sentiments seulement, bons ou mauvais, que l'on fait de la politique. Autant en effet le parti Kataëb a intérêt à se gagner, sinon véritablement un allié, du moins un partenaire, face à ses rivaux chrétiens (déclarés ou non), autant le parti Marada, longtemps confiné dans son fief traditionnel du Nord, trouve une occasion idéale de s'implanter en paix dans les autres régions chrétiennes.
Par-delà ces considérations tactiques, reste le souci, proclamé noir sur blanc, des Gemayel et des Frangié, de redonner poids et consistance à la présence politique des chrétiens ; à cette fin, ils réclament le rétablissement de la présidence de la République dans son rôle et ses prérogatives, et cela à la lumière de la pratique de l'accord de Taëf. Pratique défectueuse dès le premier jour, auraient-ils pu préciser. Car s'il est bien vrai que l'accord de Taëf a réduit les compétences du chef de l'État, c'est la tutelle syrienne qui s'est longtemps chargée de réguler, au gré de ses propres intérêts, le délicat partage des pouvoirs entre les diverses communautés.
Par moments ainsi durant l'occupation, a pu s'imposer la fiction d'un président fort, un tel avantage, on ne peut plus relatif, se payant inévitablement en termes de souveraineté nationale. À peine l'occupant parti, c'est le système républicain et parlementaire dans son essence que l'on a entrepris de saper avec cette incroyable hérésie de tiers de blocage que prétend institutionnaliser l'opposition. Et qui, non contente d'ôter aux élections leur raison d'être, ne laisse plus guère latitude au président de la République d'arbitrer efficacement tout débat qui surgirait au sein du Conseil des ministres.
Du chef de l'État, d'aucuns voudraient, en d'autres termes, faire une sorte de reine d'Angleterre ; d'autres encore, chrétiens ceux-là, continuent de croire dur comme fer que la charge leur revient de droit, qu'elle leur a été injustement ravie, et qu'il convient donc de mener la vie dure à l'heureux rival. Voilà, entre autres aberrations, qui portait le patriarche maronite à rappeler devant ses visiteurs, ce même dimanche, le rôle actif qui est celui du chef de l'État dans la sauvegarde de la Constitution certes, mais aussi dans la formation des gouvernements, et cela en concertation avec le Premier ministre désigné.
En définitive, ce n'est pas d'un président fort qu'ont besoin les chrétiens, et avec eux les autres familles spirituelles libanaises : c'est d'une fonction présidentielle reconnue de tous, d'une présidence enfin blindée contre les innovations de l'absurde.
Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb
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