Lumière profuse, splendeur. L'été s'impose et contraint toute âme au bonheur
André Gide, Journal
Il a démarré en trombe, il est là dans toute sa moite magnificence, avec aussi son cortège de petites misères : l'été, fait d'un soleil ardent que nous envient les gens du Nord et de suaves brises du soir que l'on croirait venues de Polynésie. Été de mer et/ou de montagne, été de joyeuses pagailles tout autant que d'embouteillages insensés sur les routes, été de vacarmes nocturnes, mais aussi de festivals artistiques de standing international.
Véhicules de location en rupture de stock, hôtels affichant complet, restaurants bondés : avec deux millions de visiteurs attendus, c'est quasiment du simple au double qu'est en train de passer soudain la population de notre pays, qui a récupéré un rang des plus honorables dans la liste des destinations de choix qu'établissent les guides touristiques les plus sérieux. Pourquoi donc cette ruée ? Sans bien sûr omettre le cas des très nombreux expatriés du Golfe, d'Afrique et des Amériques en mal de mère patrie, la réponse est toute simple : ce qu'on vient trouver ou retrouver au Liban, c'est tout à la fois - ou au choix - le pittoresque et le familier, l'évasion plutôt sage et tranquille, ou alors les folles virées dans les boîtes les plus furieusement branchées : tout cela à l'ombre d'une légendaire hospitalité libanaise qui, soit dit entre nous, gagnerait bien souvent à récupérer son authenticité d'antan.
Familles conservatrices arabes éprises de verdure ou vacanciers en goguette, chacun est assuré d'obtenir sa part de plaisir, sa bonne tranche de keyf, parfaitement innocent ou pas trop. C'est cet incroyable foisonnement des modes de vie et même des paysages, tout cela concentré dans un mouchoir de poche, qui, tel un aimant, attire le visiteur. Et ce trésor de diversité, l'actuelle cohue a le mérite de nous en rappeler l'immense valeur, si ce n'est même l'existence. Et la vulnérabilité, s'agissant d'un pays dont la croissance économique repose en grande partie, pourtant, sur le secteur touristique.
Car il n'est guère inépuisable, et de surcroît il est mis à rude épreuve, ce trésor. Terre comblée au départ par Dame Nature, le Liban n'a pas toujours payé celle-ci de retour. Car plus sûrement que le béton qui envahit sauvagement une côte éblouissante, de manière plus catastrophique encore que les carrières qui rongent méthodiquement la montagne, ce sont les querelles domestiques, inévitablement couplées aux tensions régionales, qui défigurent ce pays, qui le détournent chaque jour un peu plus de sa vocation de convivialité, de tolérance, de liberté. Accabler Israël, lui faire assumer tout le mal serait bien trop facile : c'est bien ce genre de nuisance et de travail de sape, en effet, que l'on peut attendre d'un ennemi. Mais qu'en est-il des autres, États prétendument frères ou amis, qui, du Liban tel qu'on le connaît, qu'on le conçoit et qu'on l'aime, se sont juré de faire le tremplin de leurs douteux desseins ? Qu'en est-il des comparses locaux, fauteurs de crises ou fauteurs de guerres, à qui l'on doit plus d'un été pourri ?
En somme, c'est envers et contre tous ceux-là que l'on continue, mais jusqu'à quand, de venir allègrement au Liban. Croisez les doigts, et bonnes vacances quand même !
Issa Goraieb
igor@lorient-lejour.com.lb
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