N'importe quel flic vous le dira : on n'en a jamais fini avec un maître chanteur ; cédez une première fois, et ses exigences iront toujours croissant.
L'ennui cependant, c'est que les flics eux-mêmes ne savent pas toujours comment s'y prendre avec les virtuoses du chantage. C'est bien le cas des puissances censées veiller au maintien de l'ordre international et qui, de ce fait, ont eu à traiter, entre autres, de la question libanaise. Sous George W. Bush et Jacques Chirac et forts de la résolution 1559 de l'ONU, les États-Unis et la France n'ont pas peu écorné, ainsi, l'influence longtemps indiscutée de la Syrie au Liban. Mais il leur fallait prendre bien garde de mettre en péril le régime baassiste, de peur de provoquer en effet une relève islamiste encore plus complexe à gérer : préoccupation encore plus perceptible d'ailleurs à Tel-Aviv qu'à Washington ou Paris. Pour mise au ban des nations qu'elle fut, le boutefeu syrien restait, de la sorte, parfaitement en mesure d'exercer cette forme suprême de chantage consistant à narguer l'adversaire du haut de son impunité.
En l'espace de deux ans et pragmatisme aidant, c'est d'un extrême à l'autre que l'on semble être passé en pariant sur les vertus de l'ouverture et du dialogue. Première à renouer avec Damas, trop prompte parfois à rétribuer un partenaire traînant continuellement la patte pour honorer ses engagements, la France de Nicolas Sarkozy a obtenu de la Syrie, c'est vrai, qu'elle établisse des relations diplomatiques avec le Liban et qu'elle facilite - savoureux euphémisme - l'élection d'un président libanais. Mais le prix en aura été l'accord de Doha qui favorisait nettement les alliés libanais de Damas. Le choix de la capitale syrienne pour abriter la toute prochaine conférence régionale des ambassadeurs de France confirme spectaculairement une option dite réaliste, mais qui n'implique pas pour autant (du moins veut-on le croire) des compromissions sur l'indépendance et l'intégrité du Liban. C'est cette même option, au demeurant, qu'a retenue à son tour l'administration Obama, laquelle est sur le point de nommer un nouvel ambassadeur dans la capitale syrienne. Avec l'intensification des contacts à haut niveau avec la Syrie, voici enfin que l'Arabie saoudite joue elle aussi l'apaisement.
Fort bon que tout cela ; mais a-t-on vraiment en face une Syrie plus accommodante ? Les conditions préalables posées à la formation du nouveau gouvernement libanais portent à en douter. La plus extravagante de celles-ci est l'exigence d'une visite à Damas du Premier ministre désigné Saad Hariri. Passe encore en effet que la Syrie se soucie de caser dans la nouvelle équipe le plus grand nombre d'amis, ou d'obtenir pour ceux-ci des ministères de poids. À la rigueur, une telle visite serait même concevable, mais seulement après la formation du cabinet : car c'est en Premier ministre en exercice et non en quémandeur de combinaisons et arrangements ministériels que se présenterait le jeune chef du Courant du futur. Mais surtout Hariri, une fois paré de sa qualité officielle, représentant alors tous les Libanais et donc tenu de se plier à la raison d'État, n'aurait pas paru laver les autorités syriennes des graves soupçons pesant sur elles dans l'affaire de l'assassinat de son père sans attendre pour cela les conclusions de l'enquête internationale.
Brutalement projeté dans le monde de la politique, le chef de la majorité parlementaire n'a pas perdu de temps pour acquérir poids et maturité. Prématurée néanmoins pourrait s'avérer son accession au Sérail, ne serait-ce qu'en raison du dilemme personnel, émotionnel qu'impliquera inévitablement tout dialogue avec un interlocuteur aussi marqué, aussi retors que le voisin de l'Est. De tous les pièges qui attendent le jeune leader, celui de la visite est bien le plus périlleux, car le plus vicieusement imaginé.
Jadis, Paris valait bien une messe ; mais une prière des morts ?
Issa Goraieb


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef