Rechercher
Rechercher

Feux roulants

Comment dans un pays cuit et recuit par les bombardements, dont la population a connu les longues et terrifiantes veillées dans les sous-sols transformés en abris de fortune, un pays où les attentats à la voiture piégée ne se comptent plus, peut-on encore trouver matière à malsaine (ré)jouissance dans le vacarme des pétarades et des explosions ?
Célébration ou accrochage armé ? Maintenant qu'est entamée, avec le mois de juillet, la saison des mariages d'été, c'est toutes les nuits que vous aurez l'occasion de vous poser la question. Peut-être aussi resterez-vous songeur, comme moi, à l'idée de toutes ces sommes astronomiques parties en lumière et en bruit, somme toute en fumée, au lieu d'aller alimenter les caisses de tant d'œuvres caritatives.
On a inventé plus fort cependant que les feux d'artifice, et c'est le bon vieux kalachnikov, flanqué de son inséparable compagnon, le lance-roquettes RPG. Qu'apparaisse sur le petit écran tel chef politique ou religieux (ou les deux), et c'est aussitôt les grandes orgues, sans égard pour les risques mortels que représentent tous ces projectiles propulsés en l'air et qui doivent forcément retomber quelque part. Que tel autre chef remporte une réélection annoncée à la présidence de l'Assemblée, que tel autre encore se voie chargé, comme tout le laissait prévoir, de former le nouveau gouvernement, et c'est en irresponsable, honteuse compétition de tir qu'a dégénéré ce lamentable choc des ego disputé en pleine zone urbaine par clients interposés : lequel, à son tour, ne pouvait que mener, dimanche soir, à des affrontements à tir réel cette fois, avec leur inévitable lot de victimes souvent innocentes, telle cette femme fauchée sur son balcon à Aïcha Bakkar par une balle perdue.
Ce sont des rafales d'un autre type mais non moins dévastatrices - dévastatrices pour l'image du Liban cette fois, comme pour la sérénité et le moral de ses citoyens - qui ont pris pour cible ce que ce pays a précisément de plus merveilleusement spécifique : son ouverture sur le monde et son appétit de diversité culturelle, des traits qui d'ailleurs ne manquent pas de séduire le visiteur étranger.
Bête et méchant est tout racisme. Encore plus stupide, pernicieux et condamnable est-il cependant, lorsqu'il se trouve assorti de mensonges, de grossières falsifications et de menaces, tels ceux proférés par la chaîne de télévision du Hezbollah contre l'artiste français d'origine marocaine Gad Elmaleh et qui l'ont porté à annuler son spectacle au Festival de Beiteddine. Doublement préjudiciables par ailleurs pour l'économie locale - c'est-à-dire pour l'ensemble des Libanais, toutes appartenances confondues - sont de telles dérives quand elles surviennent aux portes d'une saison touristique des plus prometteuses. En 2006, c'était une guerre provoquée à la frontière, deux ans plus tard c'était une razzia sur la ville ; et pour cette année, c'est un échantillon de l'obscurantisme le plus étranger à nos traditions que l'on vient de nous servir.
Que les trois ministres de la Culture, de l'Information et du Tourisme se soient joints hier à la présidente du Comité de Beiteddine pour dénoncer l'imposture est réconfortant, certes. La République s'est engagée à traquer impitoyablement les pistoleros de rues ; mais quid des faussaires fourvoyés sur le terrain de la culture ?
Terrorisme intellectuel ? Il y a désormais plus pointu hélas, c'est le terrorisme artistique.

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb
Comment dans un pays cuit et recuit par les bombardements, dont la population a connu les longues et terrifiantes veillées dans les sous-sols transformés en abris de fortune, un pays où les attentats à la voiture piégée ne se comptent plus, peut-on encore trouver matière à malsaine (ré)jouissance dans le vacarme des pétarades et des explosions ?Célébration ou accrochage armé ? Maintenant qu'est entamée, avec le mois de juillet, la saison des mariages d'été, c'est toutes les nuits que vous aurez l'occasion de vous poser la question. Peut-être aussi resterez-vous songeur, comme moi, à l'idée de toutes ces sommes astronomiques parties en lumière et en bruit, somme toute en fumée, au lieu...