Dans ce magnifique pays qu’ont néanmoins déserté le bon sens et la logique, qui se trouve livré à toutes les aberrations, y a-t-il encore place pour la stupéfaction et pour l’indignation ? À l’ombre de ce machin qui a pour nom démocratie consensuelle et voulant que la majorité parlementaire n’est pas habilitée à gouverner, que c’est la minorité qui prétend imposer sa loi et que, faute de concurrence pour le poste, il va falloir réélire à la présidence de l’Assemblée un naufrageur patenté d’assemblées, sommes-nous encore capables de révoltes autres que silencieuses ?
Même les plus résignés, les mieux blindés d’entre nous auront eu pourtant, ces derniers jours, deux bonnes occasions de sursauter, bonnes n’étant bien sûr que façon de parler. On a vu ainsi Hassan Nasrallah, chef spirituel autant que temporel des chiites libanais, s’en prendre au patriarche des maronites, rompant ainsi avec la trêve verbale de bon aloi régnant entre guides de toutes les croyances.
Ce qui était reproché au cardinal Sfeir, c’est de se montrer moins regardant sur le péril israélien que sur celui venant de Perse : cela parce que le prélat avait averti, à la veille des législatives du 7 juin, que c’est la spécificité même du Liban libanais qui était en jeu cette fois. Le cardinal Sfeir n’avait rien inventé pourtant : il ne faisait que prendre à la lettre les rodomontades de Mahmoud Ahmadinejad, protecteur du Hezbollah, qui prédisait, lui, un bouleversement débordant notre pays pour englober la région tout entière.
Cette erreur de calcul du président iranien n’est pas la seule au demeurant, comme l’illustrent les émeutes postélectorales en Iran. La démocratie à l’iranienne ne souffre pas, comme on sait, que celles-ci soient couvertes par la presse. Et c’est la même démarche qui porte Nasrallah, invoquant à ce propos le caractère pour lui sacré de la question, à dénier aux analystes locaux tout droit de commentaire sur les actuels déboires de la République islamique. À toutes ces outrances, le patriarche maronite, armé de sa seule et inébranlable foi dans un Liban libanais, et non iranien ou syrien, a calmement répondu en affirmant qu’il continuerait d’appeler un chat un chat.
Non moins choquant, par ailleurs, aura été le verdict du tribunal militaire élargissant, sous caution financière, le meurtrier du capitaine d’aviation Samer Hanna dont l’hélicoptère avait été mitraillé par le Hezbollah alors qu’il effectuait, l’été dernier, un exercice d’entraînement au Liban-Sud. En se ralliant à la thèse de l’homicide involontaire retenue par la Cour de cassation, cette instance d’exception, vestige de l’ère de la tutelle syrienne, a effectivement montré qu’elle était sensible à la raison dite d’État, et donc tout à fait disposée à faire des exceptions. Mais la raison tout court, celle qu’attendait l’opinion publique, s’en est-on seulement soucié ? Et quid de la raison d’armée, laquelle exige que même le plus modeste troufion se sente en toute circonstance protégé, dans son honneur et sa vie, par l’institution dont il relève ?
Avec les résultats des législatives s’est estompé le spectre, agité un moment par les États-Unis, d’un arrêt – ou pour le moins d’une réévaluation – de l’assistance militaire au Liban : l’Oncle Sam craignait, à l’évidence, de voir son matériel tomber dans de mauvaises mains. On peut donc présumer que les joujoux promis – tanks, hélicoptères et munitions – arriveront bientôt à destination. À quoi bon cependant si le moral de la troupe, lui, n’est plus là ?
Issa GORAIEB
Même les plus résignés, les mieux blindés...


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