En d'autres temps, en d'autres lieux, l'affaire n'aurait sans doute pas valu qu'on s'y arrête. C'est qu'elle a eu pour cadre, cette affaire, un grand supermarché d'Achrafieh récemment repris en main par une société à capitaux koweïtiens. Dès l'ouverture, on y vendait de tout, et du meilleur. Mais on ne montrait pas tout, vins et spiritueux étant confinés dans une salle spéciale et facturés à part. Comme si de porter des gants suffisait vraiment pour épargner aux mains des propriétaires le sulfureux contact des recettes provenant des ventes d'alcool.
Ceux qui se sont aussitôt révoltés contre des pratiques aussi inhabituelles n'étaient certes pas d'invétérés poivrots. C'étaient, pour commencer, de paisibles mères de famille qui ont spontanément vu, dans les règles de la maison, une provocation aussi hypocrite que gratuite, survenant en effet dans un quartier de la capitale à population massivement chrétienne. Ces dames ont abandonné sur place leurs caddies surchargés, pleins à ras bord, en prévenant - vertement parfois - qu'on ne les y reprendrait plus. Puis s'est mise de la partie une jeunesse rompue aux prodiges d'Internet et qui a littéralement inondé la Toile d'appels au boycottage dudit supermarché. Effarés devant l'ampleur du désastre, les exploitants ont salutairement fait marche arrière, allant jusqu'à vanter désormais la qualité, de même que les parfaites conditions d'entreposage et de conservation de leurs alcools.
Réaction disproportionnée à ce qui n'était peut-être qu'une simple maladresse psychologique, pourrait-on faire valoir. Il reste qu'excessive ou non, cette levée de boucliers illustre les funestes (et somme toute inévitables) effets de ces débordements idéologiques, d'inspiration et d'origines étrangères, qui sévissent depuis quelques années dans ce minuscule pays, naguère modèle de tolérance et de coexistence, et qui reste, dans l'ensemble, attaché à ses traditions libérales. Or ces campagnes rigoristes ne sont pas toutes le fait de groupuscules intégristes, pratiquant ou non le terrorisme. Elles ne sont pas toutes le fait du wahhabisme pur et dur, comme se sont empressés de le faire accroire les alliés chrétiens du Hezbollah.
Car davantage encore que le dévoiement du message céleste, c'est l'outrance du discours et de la démarche politiques, c'est la prétention à l'hégémonie, au droit (?) de gouverner le pays que confère la détention des armes, c'est la robotisation des foules dans le plus pur style fasciste qui engendrent chez les autres frayeur et méfiance qui alimentent la discorde, qui suscitent le rejet, qui peuvent même provoquer des phénomènes d'hystérie collective.
Quel(s) modèle(s) de société pour le Liban ? Non moins vitaux que ceux à caractère strictement politique sont les enjeux culturels de l'actuel débat. Dès lors, et aujourd'hui plus que jamais, toute résistance aux projets d'importation - hier la syrianisation, aujourd'hui l'uniformisation armée - est avant tout culturelle, thème qui sera amplement développé d'ailleurs dans un prochain supplément spécial de L'Orient-Le Jour.
Que cette résistance entreprenne de s'exprimer désormais jusque dans les rayons d'alcool des supermarchés en dit long sur la triste question : si on en est là, c'est bien parce que la coupe est pleine.
Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb
Ceux qui se sont aussitôt révoltés contre des pratiques aussi inhabituelles n'étaient certes pas d'invétérés poivrots. C'étaient,...


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