C'est une visite littéralement chargée de symboles que vient d'effectuer Barack Obama en Turquie. C'était là en effet la dernière étape d'une tournée spécifiquement européenne du président des États-Unis : quelle manière plus effective et concrète de répéter qu'aux yeux de Washington (et n'en déplaise aux réfractaires et aux sceptiques) ce pays fait bel et bien partie intégrante du Vieux Continent ; et qu'il est donc en droit de frapper à la porte de l'Union européenne ?
Par-delà les piques qu'il a sportivement, et même cordialement échangées avec les Français, hostiles à une telle intégration, c'est l'argumentaire du chef de la Maison-Blanche qui retient l'intérêt. Si la Turquie occupe une position unique dans le monde, c'est précisément parce qu'elle a une population massivement musulmane et qu'elle est néanmoins membre de l'Alliance atlantique ; son intégration à l'Europe en ferait, dès lors, un modèle à suivre pour l'ensemble d'un monde arabo-musulman passablement gangrené par les extrémismes. Tout cela, à charge évidemment, pour le gouvernement d'Ankara, de promouvoir les réformes, notamment en matière de libertés religieuses, et de faire preuve de coopération pour que soit liquidé le douloureux dossier du génocide arménien de 1915. Ce que les discours publics ne disent pas en toutes lettres, c'est que la Turquie devra aussi, devra même surtout, offrir toutes les facilités logistiques à l'Amérique pour l'aider à se désembourber dignement d'Irak et d'Afghanistan.
Si Obama a réussi à faire oublier la brouille turco-US surgie sous l'ère Bush, c'est vis-à-vis de l'islam tout entier que sa démarche se démarque le plus nettement de celle de son prédécesseur républicain. Dès le lendemain des attentats antiaméricains de septembre 2001, George W. Bush, par dogmatisme néoconservateur ou par maladresse, s'était aliéné une bonne partie du monde arabo-musulman en parlant de sainte croisade contre le terrorisme. L'outrancière - et meurtrière - invasion de l'Irak, le soutien inconditionnel accordé à Israël et le peu de cas qu'il fit, durant l'essentiel de son mandat, de la question palestinienne n'avaient guère arrangé les choses.
Jouant à merveille de ses propres racines pluriculturelles, rencontrant à Istanbul des dignitaires de toutes confessions, c'est au contraire amitié et partenariat qu'offre son successeur. Les États-Unis ne sont pas et ne seront jamais en guerre contre l'islam, croit-il nécessaire ainsi de rappeler. Beaucoup d'Américains ont des musulmans dans leurs familles, je le sais parce que je suis un des leurs, ajoute Barack Hussein Obama, sous les ovations des députés turcs. Remarquable d'habileté, bien que sans grande surprise, est par ailleurs l'approche de la question palestinienne qu'il a déclinée durant sa visite en Turquie : fidélité certes aux résolutions d'Annapolis, à la feuille de route et au principe de deux États coexistant en paix sur le territoire de la Palestine ; mais aussi appel à ces concessions mutuelles que commande tout règlement d'un conflit aussi complexe.
Le problème, c'est qu'en ce faisant, Obama prêche d'un côté des convertis - les Arabes, depuis longtemps résignés à sans cesse lâcher du lest - et, d'un autre côté, il essuie sans coup férir les affronts des irrédentistes israéliens. Démolisseur des accords d'Oslo, Benjamin Netanyahu continue d'exclure formellement en effet toute éventualité d'un État palestinien. Annapolis, c'est du passé, claironnait la semaine dernière déjà son ministre des AE Avigdor Lieberman : à quoi un autre ministre a renchéri en affirmant qu'Israël ne prenait pas ses ordres du président des États-Unis.
C'est dire qu'en dépit des engagements de soutien à Israël auxquels est tenu tout chef de l'Exécutif US, c'est sur une trajectoire de collision que risque de se retrouver très vite, qu'il l'ait souhaité ou non, Barack Obama. C'est seulement en refusant de se soumettre, comme s'y voyaient contraints tant de ses prédécesseurs, qu'il aura véritablement donné à cette région sa juste part de changement.
Issa GORAIEB
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