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Sang neuf, vieilles tares

Parce qu'ils sont plus prompts à s'enflammer que de l'étoupe, ce sont eux que séduisent le plus aisément les slogans accrocheurs. Ce sont eux qu'embrigadent en priorité les sergents recruteurs de la politique ou de la milice, ou alors des deux. Eux encore qui, à chacune des guerres fratricides, constituent le gros de la chair à canon. Et ce sont eux enfin qui, les premiers, descendent dans la rue. Avec la proposition de loi votée jeudi au Parlement à une belle unanimité et qui leur accorde le droit de vote, justice est en voie d'être faite, dès lors, pour les Libanais de 18 ans qui se trouvent promus enfin citoyens à part entière.

 

Promue du coup, elle aussi, notre démocratie ? Oui, mais seulement si cet élément nouveau injecté dans le circuit électoral réussit, à la longue, à asseoir une fois pour toutes le concept même de citoyenneté. Et non, si certaines conditions de progrès ne sont pas satisfaites, si ces jeunes ne doivent s'avérer être que les clones de leurs aînés : si tout ce sang nouveau ne va servir en définitive qu'à irriguer un corps passablement rongé par la gangrène. Il n'est que de constater à ce propos à quel point la polarisation des esprits a envahi les universités et jusqu'aux lycées.


La plus évidente de ces conditions est d'ordre, tout à la fois, honteusement confessionnel et froidement mathématique. Qu'on s'en félicite ou qu'on le déplore en effet, c'est bien par souci d'équilibre démographique que le législateur a tenu à assortir à l'abaissement de l'âge électoral cette autre innovation qu'est l'accès au vote des expatriés : les jeunes musulmans étant supposés être plus nombreux que leurs compatriotes chrétiens, et l'inverse étant vrai pour les Libanais de l'étranger.


Or, pour être symétriques, ces deux acquis sont loin d'avoir le même caractère d'instantanéité. Tristement légendaire en effet est l'indigence du dispositif consulaire dont est affligé le Liban, lequel se targue pourtant d'avoir des millions de ses fils disséminés aux quatre coins du monde : bureaux limités à deux ou trois grandes villes par État dans les immensités de l'Amérique, de l'Afrique ou de l'Australie, et effectifs réduits au minimum par mesure d'économie. C'est dire qu'en attendant l'avènement d'un vote électronique absolument fiable, nombre d'expatriés souhaitant exprimer leurs suffrages devront franchir des centaines, voire parfois des milliers de kilomètres pour se rendre au consulat le plus proche. S'il n'est pas rapidement remédié à cette anomalie (et on voit mal comment cela pourrait se faire, alors que le pouvoir consensuel n'arrive même pas à désigner de nouveaux ambassadeurs), c'est seulement un marché de dupes qui aura été conclu.


Mais trêve de calculs de boutiquier, le plus important réside ailleurs. Ce ne sont pas tant les urnes que les institutions qui ont besoin d'un bon coup de jeune, et plus précisément le jeu des institutions. Dépassée, obsolète car en réalité imposée par la force milicienne, la notion de majorité et de minorité, propre pourtant à toute démocratie ? Eh bien, que le consensus serve à assurer une vie normale aux citoyens comme au pays, et non à bloquer systématiquement les rouages étatiques, ou alors qu'il ne soit pas ! Que pour la première fois la Constitution de Taëf ait été amendée en vue d'autre chose que de reconduire abusivement des mandats présidentiels est un évènement qu'il convient de saluer. Mais d'autres amendements doivent suivre, et avec eux un changement radical du comportement politique, ne serait-ce que pour épargner au peuple et à l'État des aberrations aussi stupéfiantes qu'un Parlement qui ne peut être dissous que par lui-même et dont le président se croit habilité à interdire l'accès aux députés.


Six mille ans d'histoire n'ont guère préservé notre peuple d'une désespérante immaturité, tant civique que nationale. Ou bien nos cultures plurielles - ce précieux filon que nous n'avons su exploiter comme il l'eut mérité - se fondront un jour, grâce aux nouvelles classes d'électeurs, dans un même culte de la démocratie bien comprise. Ou bien alors, nos jeunes auront funestement vieilli avant l'âge.

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb

Parce qu'ils sont plus prompts à s'enflammer que de l'étoupe, ce sont eux que séduisent le plus aisément les slogans accrocheurs. Ce sont eux qu'embrigadent en priorité les sergents recruteurs de la politique ou de la milice, ou alors des deux. Eux encore qui, à chacune des guerres fratricides, constituent le gros de la chair à canon. Et ce sont eux enfin qui, les premiers, descendent dans la rue. Avec la proposition de loi votée jeudi au Parlement à une belle unanimité et qui leur accorde le droit de vote, justice est en voie d'être faite, dès lors, pour les Libanais de 18 ans qui se trouvent promus enfin citoyens à part entière.
 
Promue du coup, elle aussi, notre démocratie ? Oui, mais seulement si cet...