Dix idées qui sont en train de changer le monde : tel est le thème d'un numéro spécial que Time vient de consacrer à la globalisation de l'économie et aux moyens d'en réduire les effets pervers. On y voit se côtoyer dossiers résolument techniques (notamment la revalorisation du salaire régulier, maintenant qu'a pris fin l'euphorie de la spéculation boursière) et surprenants phénomènes de société, telles la prolifération des bio-banques et cette quête frénétique de longévité, que l'hebdomadaire américain baptise du joli nom d'amortalité.
Reste évidemment à vérifier à quel point tous ces faits prouvent réellement que la planète Terre est en voie de se refaire une santé et de se débarrasser des stigmates de la crise. Du moins est-il réconfortant de voir une multitude de gouvernements, d'instituts spécialisés et de chercheurs plancher jour et nuit sur la question, partant du principe platonicien que la nécessité est la mère de l'invention. Mais à ce bouillonnement universel d'imagination créatrice, comment, par contraste, ne pas songer toutefois à la désolante aridité, à la mortelle sécheresse qui accable le lopin libanais, pourtant comblé par la nature ? Non point, bien sûr, qu'il soit un désert intellectuel, notre magnifique et trépidant pays. Convictions et préjugés y foisonnent, ils nous sont déversés tous les jours à gorges déployées ; mais d' idées point, hélas, même pas une seule, une malheureuse petite idée pour tenter de changer ce qu'il est devenu impérieux de changer au Liban.
Ni Orient ni Occident, vraiment ? Il ne pouvait suffire d'une savante pirouette, en l'occurrence les deux renoncements du pacte national de 1943, pour souder un peuple et édifier un État. Car non seulement il n'a pas été honnêtement répondu aux questions que posait naturellement, d'emblée, la création d'un pays pluricommunautaire dont le territoire était revendiqué en bien propre par la Syrie. Mais à ces problèmes de naissance puis de jeunesse, jamais convenablement résolus, sans cesse éludés ou objets alors d'arrangements provisoires, sont venus s'ajouter, au fil des décennies, ceux que générait une turbulente actualité régionale. Le résultat en est que jamais les positions actuellement défendues au Liban n'ont paru plus contradictoires, plus antinomiques, plus inconciliables.
Ni Orient ni Occident, vraiment ? Éloquente à cet égard est la polarisation actuelle des esprits. Pour une partie des Libanais en effet, la vigilance de la communauté internationale est aujourd'hui la seule garantie d'une indépendance nationale gravement menacée par le tandem syro-iranien, en lequel une autre partie voit au contraire un allié aussi précieux que désintéressé. Le simple bon sens aurait dû favoriser un statut de neutralité pour le Liban, si seulement les passions, authentiques ou télécommandées, obéissaient au bon sens. À peine le concept était-il proposé il y a près d'un demi-siècle par un Raymond Eddé, que c'était l'hallali. Démonisée, de même, aura été la formule fédérale, abusivement assimilée qu'elle est à une partition déguisée.
Que reste-t-il, dès lors ? Il reste un État mensongèrement unitaire, car dépourvu de véritable unité nationale malgré la laborieuse mise sur pied d'un gouvernement dit d'union. Un État aux institutions en panne, dépourvu de politique de défense et même de politique tout court, par suite des blocages paralysant l'action de l'Exécutif même pour des questions aussi vitales que l'adoption du budget et la nomination de hauts fonctionnaires. Un État doté d'une armée régulière mais où opère librement, sous couvert de résistance à l'ennemi israélien, une autre, privée. Un État se réclamant des traditions démocratiques, mais où la notion, élémentaire pourtant, de majorité et de minorité parlementaires a perdu toute signification, à force de pressions armées et de faits accomplis.
Jusqu'à quand tout cela peut-il continuer et comment cela peut-il finir ? Et les Libanais n'auraient-ils plus en commun désormais que le folklore ? C'est quand les réponses classiques ne satisfont plus aux questions nouvelles que sont censées germer les idées. Mais les idées, l'establishment politique est-il seulement capable de s'en faire... une idée ?
Issa GORAIEB
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