Président de consensus et donc président de tous et de personne, président œuvrant à la réhabilitation de l'État, Michel Sleiman serait-il donc aujourd'hui le dernier des Mohicans dans cette incessante foire d'empoigne à laquelle se livrent les diverses tribus libanaises ? Et jusqu'à quand les oripeaux de démocratie dont nous tirons abusivement fierté pourront-ils continuer de cacher la triste nudité d'un système exposé à toutes sortes de contraintes et voué, par conséquent, à toutes les pannes ?
Les accords de Taëf et de Doha n'y ont rien changé, bien au contraire : c'est en tranches plus ou moins épaisses (et souvent juteuses !) qu'est découpé le pouvoir légal, par ceux-là mêmes qui avaient mission d'assurer, au contraire, le jeu normal des institutions. Détenues par des groupes politiques rivaux, régulièrement - et férocement - contestées dans l'exercice de leurs prérogatives, les présidences de l'Assemblée et du Conseil ne sont plus que des bunkers, à partir desquels on consent à parlementer quand on en a eu assez de se tirer dessus à l'artillerie lourde.
Le plus grave et périlleux cependant, ce n'est pas cet abâtardissement de l'action politique, laquelle se trouve réduite à une âpre course aux positions et aux honneurs : c'est la propagation du virus partisan et clientéliste à l'administration, c'est-à-dire à l'épine dorsale de tout État. Comme si le fractionnement de l'autorité n'était pas encore assez, ce sont les services publics que l'on se dispute toutes griffes dehors, que l'on noyaute et phagocyte. Travaux publics, télécommunications, santé, sans parler de la Sécurité sociale et autres caisses de secours : régaliens en tout point, bien plus courus d'ailleurs que les Affaires étrangères ou la Défense, sont ces ministères censés accorder leurs prestations à tous les citoyens mais qui choient plus particulièrement électeurs, partisans et autres passe-droits.
On en vient ainsi à ce qu'il y a de plus grave dans le registre du grave. C'est la véritable offre publique d'achat que viennent de lancer, avec autant d'impudence que de légèreté et de maladresse, certaines fractions de l'opposition sur cet ultime rempart des droits civils et des libertés publiques qu'est le système judiciaire. À l'origine de cette outrancière campagne était, comme on sait, le train de nominations et de permutations judiciaires promulgué jeudi dernier.
Or non seulement ces nominations étaient cautionnées, à l'unanimité de ses membres, par le Conseil supérieur de la magistrature, mais elles revêtaient de surcroît un caractère d'urgence, en raison de la paralysie frappant le Palais de justice et du désœuvrement forcé dont se plaignaient des centaines de jeunes magistrats en attente d'affectation.
On veut bien admettre, à cet égard, que la perfection n'est pas de ce monde et que, comme toutes les professions, celle de juge compte le meilleur mais aussi le moins bon. On concédera volontiers, de même, et cela dure malheureusement depuis des décennies, que les protections politiques dont bénéficient certains magistrats sont souvent déterminantes pour leurs carrières (et même pour leur prospérité) et qu'elles peuvent peser fâcheusement sur leurs sentences. Ce que l'on ne saurait admettre en revanche, ce sont les incroyables arguments dont ont usé le Courant patriotique libre et le Hezbollah pour crier à la politisation de la justice. Car ce qui offusque ces contestataires qui, comble de l'ironie, se posent en champions de la lutte contre la corruption, ce n'est pas tant le fait qu'il arrive effectivement, dans notre doux Liban, que des juges soient cornaqués, pistonnés et en définitive contrôlés par des chefs politiques : c'est seulement (et ils l'ont eux-mêmes reconnu publiquement) le sentiment d'avoir été indignement ignorés, d'avoir été exclus du club des maquignons, d'avoir été spoliés de leur droit à entretenir eux aussi un troupeau de poulains revêtus de la toge noire. Ce sont ces nobles scrupules qui les portent à tempête, à promettre qu'on ne les y reprendra plus à l'avenir, notamment quand il s'agira de nommer directeurs généraux, mohafez, vice-gouverneurs de la Banque centrale et membres du Conseil constitutionnel.
Politisée, la justice ? Oui, hélas, et par ceux-là mêmes qui s'en plaignent le plus bruyamment. Et qui n'en sont pas d'ailleurs à leur premier exploit du genre : à quelle sorte de justice locale pourraient-ils d'ailleurs applaudir après s'être tant dépensés pour entraver la justice internationale promise au Liban ?
Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb
Les accords de Taëf et de Doha n'y ont rien changé, bien au contraire : c'est en tranches plus ou moins épaisses (et souvent juteuses !) qu'est découpé le pouvoir...


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