C'est entendu, nous ne vivons guère dans le meilleur des mondes. L'iniquité prévaut un peu partout et il y a indiscutablement deux poids, deux mesures, en matière de justice internationale. Aveugle, celle-ci ne l'est que d'un œil : pour une affaire instruite et conduite tambour battant, que de sanglants scandales étouffés, que d'infamies reléguées dans l'oubli, que de squelettes enfouis à jamais dans les placards !
Par quelle aberration toutefois la justice tronquée devrait-elle servir de prétexte à une défense et illustration de l'injustice ? Pourquoi l'impunité octroyée à certains criminels de guerre - israéliens, notamment - devrait-elle nécessairement s'étendre aux plus effroyables des tyrans ? Au nom de quels grands principes surtout le Liban, pourtant objet de toutes les violences, a-t-il pu, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, rallier le concert de protestations qui a salué le mandat d'arrêt lancé par la Cour pénale internationale contre le bourreau du Darfour, le président soudanais Omar el-Béchir ?
Cette levée de boucliers observée dans une large portion du monde arabo-musulman, et qui prétend s'appuyer sur la règle de l'inviolabilité de la souveraineté, répond à plus d'une motivation. En tête de celles-ci figure le souci de nombreux régimes, dictatures républicaines ou dynasties monarchiques, de se réserver l'avenir, de couper court à tout précédent qui risquerait un jour de faire école. Où irait la région en effet si on se mettait à chercher des poux aux têtes couronnées, à désacraliser les épaulettes surchargées de galons ? De cette politique d'élimination préventive des risques, l'exemple le plus explicite, décliné de surcroît avec une insolente candeur, nous vient de Syrie, pays lui-même pointé du doigt, comme on sait, par l'enquête internationale sur les crimes terroristes commis contre le Liban. Ainsi se dit-elle contrariée, la Syrie, contrariée et inquiète, parce que se trouve outrageusement ignorée, dans le paradis soudanais, l'immunité accordée aux chefs d'État et garantie par l'accord de Vienne de 1961.
Il y a pire cependant que cette hantise de survie, qu'ont en partage monarchies dynastiques et dictatures républicaines : quelque chose de plus attristant, même, que de n'avoir applaudi en chœur au jugement du massacreur de musulmans Milosevic que pour faire front commun avec le persécuteur de non-musulmans (et non-Arabes) du Sud-Soudan. Le plus préoccupant en effet dans les bruyantes démonstrations de solidarité avec le président el-Béchir, c'est cette même et viscérale aversion pour le concept même d'État de droit dont la consécration, pourtant, constituerait le meilleur des services susceptibles d'être rendus aux peuples de la région : notion que ne sauraient en aucun cas remplacer ni les lois des mollahs ni les arbitraires édits des gouvernements autocratiques.
Que les consciences libanaises soient heurtées par tout cet indécent cirque pour el-Béchir, auquel des factions locales ont inévitablement apporté leur gracieuse contribution, ne devrait pas étonner. Étrange, en effet, cet hymne à la souveraineté entonné à la seule gloire et au seul bénéfice des dirigeants, et certes pas des citoyens. Étrange, de même, le peu de cas qui est fait de la souveraineté des pays tiers. Car notre petit pays n'est pas en butte aux seules visées hégémoniques syriennes et machinations de l'ennemi israélien. C'est son statut de phare de la démocratie qu'on s'est échiné à détruire une première fois. Et en plébiscitant el-Béchir, c'est contre son aspiration à la justice, tant internationale que civile, qu'on semble s'être ligué une fois de plus. Un Liban du bon droit : le dangereux précédent, encore un, particulièrement contagieux, que ce serait là en effet pour les frères...
C'est de la même philosophie d'ailleurs, est-il seulement besoin de le relever, que procèdent toutes les tentatives de retarder ou de circonscrire l'action du Tribunal spécial pour le Liban. Honte pour une justice libanaise qui a accepté de s'effacer, se laissait aller à dire hier un éminent chef religieux. Mais s'il en était vraiment ainsi, une honte encore plus grande ne serait-elle pas de s'en prévaloir pour s'accommoder d'un désert de justice ?
Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb
Par quelle aberration toutefois la justice tronquée devrait-elle servir de prétexte à une défense et illustration de l'injustice ? Pourquoi l'impunité octroyée à certains criminels de guerre - israéliens, notamment - devrait-elle nécessairement s'étendre aux plus effroyables des...


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef