Ce n'est pas de vengeance, mais de justice qu'est en quête le Liban. S'il faut sans arrêt le rappeler, ce n'est guère par simple attachement à de quelconques valeurs morales. Ce n'est pas par prudente résignation non plus, notre petit pays ne pouvant faire le poids face aux monstres froids qui l'entourent.
Justice, et non vengeance : s'il faut le répéter soir et matin, c'est surtout pour faire taire enfin tous ceux qui, depuis les premiers balbutiements de l'enquête sur les crimes terroristes commis contre le Liban, n'ont cessé de crier à la politisation de la justice internationale. Qui ont sciemment frappé de paralysie les institutions, ce qui ne laissait plus d'autre recours qu'une convention pratiquement imposée par les Nations unies. Qui, pour ne rien changer, continuaient lundi, en pleine séance de dialogue national au palais présidentiel de Baabda, et alors que le Tribunal spécial était déjà réalité, d'émettre des réserves sur le projet de document d'entente par lequel l'État s'engage à coopérer pleinement avec cette instance. En somme, on politise soi-même, à tour de bras, et on reproche ce même travers aux autres, c'est-à-dire à l'immense majorité des Libanais, et jusqu'au monde tout entier.
Or voilà qui est navrant, et de surcroît stupide. Halte aux attentats terroristes et aux assassinats politiques : si un slogan, un seul, méritait de recueillir l'adhésion totale, sans réserves ni chicaneries de toutes les parties, c'était bien celui-là pourtant. Car c'eût été là proclamer que toute élimination physique, même celle de rivaux politiques, est une insulte faite au pays tout entier ; que tous les dommages collatéraux, c'est-à-dire ces dizaines de citoyens victimes d'explosions criminelles, sont autant d'impératifs de deuil national ; qu'en sus de leurs sempiternelles discordes, les Libanais ne sont pas condamnés à faire régulièrement chambre - mortuaire - à part pour honorer la mémoire de leurs martyrs.
S'il est stupide, inopérant et même contre-productif, c'est parce que le refrain de la politisation, ressassé en chœur par les forces alliées à la Syrie, ne fait en réalité que confirmer le malaise, la gêne, l'inquiétude de ce pays passant communément pour le premier suspect. Qui se sent morveux se mouche : pourquoi en effet se plaindrait-on à l'avance, dès la première heure, d'être la cible innocente d'un vaste complot international si l'on n'avait véritablement rien à se reprocher, rien à cacher, rien à redouter de la vérité ?
À l'autre bout de l'éventail, c'est au contraire la crainte d'accommodements politiques, de ménagements négociés, d'une vérité incomplète, tronquée, de chaînes de commandement coupées net à mi-chemin que peuvent raviver dans les esprits les dernières ouvertures arabes et internationales en direction de Damas. Comment pourra-t-on concilier realpolitik et solennels engagements de soutien au Tribunal spécial, telle va être sans doute la maîtresse question durant les mois à venir. Un pas important vers la fin de l'impunité au Liban : c'est en ces termes que le président américain Barack Obama, suivi hier en cela par le Conseil de sécurité de l'ONU, a salué l'entrée en activité de cette juridiction. Il faudra davantage cependant pour rassurer les sceptiques.
Pour ceux-là en effet, c'est bel et bien dans un monde d'impunité que nous vivons hélas, malgré trois exceptions de procès célèbres qui ne font, en définitive, que confirmer la triste règle. Que ce soit en Irak ou à Gaza, des crimes de guerre ont été commis, qui ne seront sans doute jamais sanctionnés. Et quelque épouvantable qu'ait été le génocide du Darfour, il ne se trouvera pas un seul dirigeant arabe pour cautionner la mise en jugement in absentia, attendue aujourd'hui même, du président soudanais, car qui sait de quoi demain peut être fait...
Une politique de justice pour démentir les allégations de justice politique ; et un changement qui, à l'ombre de la même justice, serait fort bienvenu dans ce pays exposé depuis des décennies aux plus iniques des atteintes : tel est l'espoir que suscite, pour les Libanais, l'ère Obama. Remarquable, à ce propos, est la décision américaine, annoncée hier par Hillary Clinton, de dépêcher incessamment deux émissaires de haut rang dans la capitale syrienne. Plus remarquable encore est le choix de Jeffrey Feltman pour cette mission, qu'il entreprendra de concert avec Dan Shapiro, du Conseil national de sécurité. Car s'il est aujourd'hui le plus proche collaborateur de la secrétaire d'État pour les Affaires du Moyen-Orient - le plus au fait, par conséquent, des intentions de la nouvelle administration US dans cette partie du globe -, Feltman a vécu en direct, live, en tant qu'ambassadeur des États-Unis, les heures les plus noires de la criminelle campagne de terreur contre le Liban.
Quelles que soient ses instructions, une chose pour le moins est sûre : ce n'est pas lui qui s'en laissera conter...
Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb
Justice, et non vengeance : s'il faut le répéter soir et matin, c'est surtout pour faire taire enfin tous ceux qui, depuis les premiers balbutiements de l'enquête sur les crimes terroristes commis contre le Liban, n'ont cessé de crier à la politisation de la justice internationale. Qui ont sciemment frappé de paralysie les institutions, ce qui ne laissait plus d'autre recours qu'une convention pratiquement imposée par les Nations unies. Qui, pour ne...


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