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Nos lecteurs ont la parole

III – Redistribution des cartes au Moyen-Orient

Fouad KHOURY-HÉLOUQue va-t-il se passer en Syrie ?
Une chose est certaine, le changement est inéluctable. Car, on l’a dit, les États-Unis ont cessé de soutenir les régimes autoritaires arabes, dont ils n’ont plus besoin. Plus encore, les USA ont un intérêt croissant à soutenir l’opposition, car, ce faisant, ils attireraient les sunnites de Syrie dans leur giron ; de la même manière que les sunnites du Liban ont rejoint en majorité le camp pro-occidental après l’assassinat de Rafic Hariri, et que les sunnites de Palestine ont rejoint avec Mahmoud Abbas le camp proaméricain après l’échec de la seconde intifada et la mort de Yasser Arafat (transition qui semble se compléter avec les récents accords entre Fateh et Hamas). Ce passage de la majorité sunnite syrienne dans le camp occidental, couplé à une plus grande accession des sunnites au pouvoir, présenterait pour les USA un double intérêt : d’une part, il permettrait d’éloigner la Syrie de l’influence iranienne et de la rapprocher de la Turquie (voir L’Orient-Le Jour des mercredi 22 et jeudi 23 juin 2011).
Le Croissant fertile se retrouverait stabilisé, l’Irak à majorité chiite étant sous influence essentiellement iranienne, et la Syrie à majorité sunnite essentiellement sous influence turque. Cette influence étant une garantie pour les minorités syriennes, à l’instar de l’Empire ottoman et ses fameux « Millet ». D’autre part, point essentiel, ce basculement des sunnites de Syrie, complétant celui déjà effectué au Liban après l’assassinat de Rafic Hariri, et en Palestine après l’échec de l’intifada et la mort de Yasser Arafat, ouvrirait la voie à une paix globale avec Israël (avec qui la Turquie, malgré certains différents, est en bons termes). C’est pourquoi Benjamin Netanyahu a déjà commencé de prendre ses marques dans cette perspective.
De plus, la Syrie aura d’autant plus besoin d’une « tutelle » régionale et internationale que tous les protagonistes y sont faibles, aucun ne pouvant plus emporter la partie tout seul. Les sunnites, s’ils forment une majorité, sont politiquement désorganisés par quarante ans de répression et sont divisés en deux tendances difficilement conciliables, les « laïcs » d’un côté et les Frères musulmans de l’autre. Conclusion, les sunnites sont très probablement incapables à court terme de constituer un gouvernement fort disposant d’une majorité stable, tout comme les chiites d’Irak furent incapables de gouverner le pays sans une transition de plusieurs années avec une présence américaine massive.
De leur côté, les alaouites, malgré leur capacité militaire, sont également faibles. D’une part, la pression US et turque leur interdit de procéder à une « épuration » du type Hama 1982. De l’autre, ils n’ont pas les moyens économiques de soutenir un long siège. Si la situation se prolonge et si les flux en provenance de l’extérieur se tarissent (tourisme, investissements en provenance du Golfe, rapatriements de fonds), le régime va perdre définitivement le soutien de la bourgeoisie sunnite de Damas et d’Alep, ce qui serait le signal du basculement politique. Une situation qui risquerait alors de diviser les alaouites eux-mêmes entre partisans et adversaires du compromis. Ce qui serait l’erreur fatale, dont les alaouites sont eux-mêmes conscients.
Deux points importants retiennent l’attention. D’une part, le président Bachar el-Assad a récemment annoncé une amnistie générale concernant tous les prisonniers politiques, tout en annonçant la préparation de réformes instaurant le multipartisme. Or, une grande partie de ces prisonniers appartiennent aux Frères musulmans. Cela revient à projeter de les intégrer dans la vie politique comme interlocuteur du pouvoir. De leur côté, les déclarations des Frères musulmans syriens, par la bouche de leur leader en exil Ali Sadreddine el- Bayanouni, louant le « patriotisme » de l’armée (à majorité alaouite) malgré les récents événements, semblent suggérer le compromis, et inviter à une coexistence armée-religieux similaire à ce qui se passe en Turquie, voire bientôt en Égypte. Une forme de « démocratisation », telle qu’elle se met en place dans la région. Cela a-t-il des chances de réussir ? L’avenir le dira.
Les Libanais observent cette situation avec appréhension. Certes, à court terme, il est peu probable que se produise une déstabilisation du Liban. Simplement parce que, sur le plan intérieur, il n’y a pas d’enjeu et pas de régime à faire chuter. Il n’y a que des communautés, toutes affaiblies par des années de conflits et dont aucune ne peut (ni ne veut sans doute) dominer toutes les autres. Mais le problème risque de se poser ultérieurement. Car si, en définitive, l’influence turque en Syrie se confirme, la question de l’influence iranienne au Liban va se poser avec plus d’acuité. En clair, il faudra déterminer qui de Téhéran ou d’Ankara aura la prééminence au Liban, de la même manière que cette question se pose en Syrie et en Irak (sachant que la Turquie a déjà une forte influence au Liban-Nord). Or, l’enjeu essentiel sera les armes du Hezbollah chiite, que l’Iran voudra défendre. Avec leur corollaire, les armes des Palestiniens, ces deux dossiers constituant ensemble la clé de la paix avec Israël.
Ces enjeux seront-ils résolus par le compromis, ou par un nouveau round de violence ? Disons que cela va dépendre de la conclusion des événements en Syrie. S’ils débouchent finalement sur un compromis entre les syriens, ainsi qu’entre les Turcs et les Iraniens, le pays du Cèdre en sortirait stabilisé. Dans le cas contraire, les risques augmenteraient considérablement, notamment pour le Hezbollah, qui se retrouverait coincé entre Israël au Sud, la Turquie au Nord et le chaos syrien à l’Est, mais aussi par ricochet pour tous les Libanais. Le meilleur indicateur de stabilité reste la présence massive de la Finul renforcée, depuis 2006, au Liban-Sud face à Israël ; toute tentative sérieuse de déstabiliser cette force d’interposition ou de la retirer étant un signe grave.
Entre-temps, le Liban bénéficie d’une stabilité relative même si le gouvernement a tardé à se former du fait des bouleversements régionaux (il s’est formé le lendemain même des élections turques et de la victoire d’Erdogan, lequel a immédiatement confirmé dans son discours de victoire la volonté turque d’exercer une influence sur la Syrie, le Liban et les Palestiniens).
Enfin, à terme, les événements à Damas, quel que soit le scénario, vont entraîner des réformes politiques au Liban. Car la Syrie va probablement se diriger in fine vers une affirmation des particularismes régionaux et communautaires, et vers une institutionnalisation de ces particularismes dans le sens d’une « décentralisation » à l’irakienne. La conséquence sur le Liban sera naturellement similaire, le Croissant fertile dans son ensemble se retrouvant ainsi « fédéralisé ». C’est pourquoi certains réclament déjà que soit entérinée la réforme de l’accord de Taëf, sans cesse repoussée. À savoir, premièrement, mettre en pratique la décentralisation du pays en accordant aux mohafazats et/ou municipalités des prérogatives renforcées, point qui figure dans la partie « officieuse » des discussions de Taëf. Deuxièmement, modifier les proportions communautaires au Parlement, en passant de la parité 50-50 chrétiens-musulmans à une distribution accordant un tiers des sièges à chaque communauté, chrétienne, sunnite et chiite. Ce qui constituerait une concession chrétienne aux chiites (bien que déjà entérinée dans les faits, car une partie des députés chrétiens sont élus par des voix musulmanes, notamment dans les régions périphériques). Troisièmement, en échange, certains réclament un renforcement des prérogatives du président de la République, seul à même, selon eux, de jeter un pont entre sunnites et chiites, et de rendre le pays plus gouvernable en corrigeant le « vide de pouvoir », qui est la faiblesse majeure de la Constitution de Taëf telle qu’appliquée actuellement.

Fouad KHOURY-HÉLOU

Que va-t-il se passer en Syrie ?
Une chose est certaine, le changement est inéluctable. Car, on l’a dit, les États-Unis ont cessé de soutenir les régimes autoritaires arabes, dont ils n’ont plus besoin. Plus encore, les USA ont un intérêt croissant à soutenir l’opposition, car, ce faisant, ils attireraient les sunnites de Syrie dans leur giron ; de la même manière que les sunnites du Liban ont rejoint en majorité le camp pro-occidental après l’assassinat de Rafic Hariri, et que les sunnites de Palestine ont rejoint avec Mahmoud Abbas le camp proaméricain après l’échec de la seconde intifada et la mort de Yasser Arafat (transition qui semble se compléter avec les récents accords entre Fateh et Hamas). Ce passage de la majorité sunnite syrienne dans le camp occidental, couplé à une plus grande accession des sunnites au pouvoir, présenterait pour les USA un double intérêt : d’une part, il permettrait d’éloigner la Syrie de l’influence iranienne et de la rapprocher de la Turquie (voir L’Orient-Le Jour des mercredi 22 et jeudi 23 juin 2011).
Le Croissant fertile se retrouverait stabilisé, l’Irak à majorité chiite étant sous influence essentiellement iranienne, et la Syrie à majorité sunnite essentiellement sous influence turque. Cette influence étant une garantie pour les minorités syriennes, à l’instar de l’Empire ottoman et ses fameux « Millet ». D’autre part, point essentiel, ce basculement des sunnites de Syrie, complétant celui déjà effectué au Liban après l’assassinat de Rafic Hariri, et en Palestine après l’échec de l’intifada et la mort de Yasser Arafat, ouvrirait la voie à une paix globale avec Israël (avec qui la Turquie, malgré certains différents, est en bons termes). C’est pourquoi Benjamin Netanyahu a déjà commencé de prendre ses marques dans cette perspective.
De plus, la Syrie aura d’autant plus besoin d’une « tutelle » régionale et internationale que tous les protagonistes y sont faibles, aucun ne pouvant plus emporter la partie tout seul. Les sunnites, s’ils forment une majorité, sont politiquement désorganisés par quarante ans de répression et sont divisés en deux tendances difficilement conciliables, les « laïcs » d’un côté et les Frères musulmans de l’autre. Conclusion, les sunnites sont très probablement incapables à court terme de constituer un gouvernement fort disposant d’une majorité stable, tout comme les chiites d’Irak furent incapables de gouverner le pays sans une transition de plusieurs années avec une présence américaine massive.
De leur côté, les alaouites, malgré leur capacité militaire, sont également faibles. D’une part, la pression US et turque leur interdit de procéder à une « épuration » du type Hama 1982. De l’autre, ils n’ont pas les moyens économiques de soutenir un long siège. Si la situation se prolonge et si les flux en provenance de l’extérieur se tarissent (tourisme, investissements en provenance du Golfe, rapatriements de fonds), le régime va perdre définitivement le soutien de la bourgeoisie sunnite de Damas et d’Alep, ce qui serait le signal du basculement politique. Une situation qui risquerait alors de diviser les alaouites eux-mêmes entre partisans et adversaires du compromis. Ce qui serait l’erreur fatale, dont les alaouites sont eux-mêmes conscients.
Deux points importants retiennent l’attention. D’une part, le président Bachar el-Assad a récemment annoncé une amnistie générale concernant tous les prisonniers politiques, tout en annonçant la préparation de réformes instaurant le multipartisme. Or, une grande partie de ces prisonniers appartiennent aux Frères musulmans. Cela revient à projeter de les intégrer dans la vie politique comme interlocuteur du pouvoir. De leur côté, les déclarations des Frères musulmans syriens, par la bouche de leur leader en exil Ali Sadreddine el- Bayanouni, louant le « patriotisme » de l’armée (à majorité alaouite) malgré les récents événements, semblent suggérer le compromis, et inviter à une coexistence armée-religieux similaire à ce qui se passe en Turquie, voire bientôt en Égypte. Une forme de « démocratisation », telle qu’elle se met en place dans la région. Cela a-t-il des chances de réussir ? L’avenir le dira.
Les Libanais observent cette situation avec appréhension. Certes, à court terme, il est peu probable que se produise une déstabilisation du Liban. Simplement parce que, sur le plan intérieur, il n’y a pas d’enjeu et pas de régime à faire chuter. Il n’y a que des communautés, toutes affaiblies par des années de conflits et dont aucune ne peut (ni ne veut sans doute) dominer toutes les autres. Mais le problème risque de se poser ultérieurement. Car si, en définitive, l’influence turque en Syrie se confirme, la question de l’influence iranienne au Liban va se poser avec plus d’acuité. En clair, il faudra déterminer qui de Téhéran ou d’Ankara aura la prééminence au Liban, de la même manière que cette question se pose en Syrie et en Irak (sachant que la Turquie a déjà une forte influence au Liban-Nord). Or, l’enjeu essentiel sera les armes du Hezbollah chiite, que l’Iran voudra défendre. Avec leur corollaire, les armes des Palestiniens, ces deux dossiers constituant ensemble la clé de la paix avec Israël.
Ces enjeux seront-ils résolus par le compromis, ou par un nouveau round de violence ? Disons que cela va dépendre de la conclusion des événements en Syrie. S’ils débouchent finalement sur un compromis entre les syriens, ainsi qu’entre les Turcs et les Iraniens, le pays du Cèdre en sortirait stabilisé. Dans le cas contraire, les risques augmenteraient considérablement, notamment pour le Hezbollah, qui se retrouverait coincé entre Israël au Sud, la Turquie au Nord et le chaos syrien à l’Est, mais aussi par ricochet pour tous les Libanais. Le meilleur indicateur de stabilité reste la présence massive de la Finul renforcée, depuis 2006, au Liban-Sud face à Israël ; toute tentative sérieuse de déstabiliser cette force d’interposition ou de la retirer étant un signe grave.
Entre-temps, le Liban bénéficie d’une stabilité relative même si le gouvernement a tardé à se former du fait des bouleversements régionaux (il s’est formé le lendemain même des élections turques et de la victoire d’Erdogan, lequel a immédiatement confirmé dans son discours de victoire la volonté turque d’exercer une influence sur la Syrie, le Liban et les Palestiniens).
Enfin, à terme, les événements à Damas, quel que soit le scénario, vont entraîner des réformes politiques au Liban. Car la Syrie va probablement se diriger in fine vers une affirmation des particularismes régionaux et communautaires, et vers une institutionnalisation de ces particularismes dans le sens d’une « décentralisation » à l’irakienne. La conséquence sur le Liban sera naturellement similaire, le Croissant fertile dans son ensemble se retrouvant ainsi « fédéralisé ». C’est pourquoi certains réclament déjà que soit entérinée la réforme de l’accord de Taëf, sans cesse repoussée. À savoir, premièrement, mettre en pratique la décentralisation du pays en accordant aux mohafazats et/ou municipalités des prérogatives renforcées, point qui figure dans la partie « officieuse » des discussions de Taëf. Deuxièmement, modifier les proportions communautaires au Parlement, en passant de la parité 50-50 chrétiens-musulmans à une distribution accordant un tiers des sièges à chaque communauté, chrétienne, sunnite et chiite. Ce qui constituerait une concession chrétienne aux chiites (bien que déjà entérinée dans les faits, car une partie des députés chrétiens sont élus par des voix musulmanes, notamment dans les régions périphériques). Troisièmement, en échange, certains réclament un renforcement des prérogatives du président de la République, seul à même, selon eux, de jeter un pont entre sunnites et chiites, et de rendre le pays plus gouvernable en corrigeant le « vide de pouvoir », qui est la faiblesse majeure de la Constitution de Taëf telle qu’appliquée actuellement.

Fouad KHOURY-HÉLOU
Que va-t-il se passer en Syrie ? Une chose est certaine, le changement est inéluctable. Car, on l’a dit, les États-Unis ont cessé de soutenir les régimes autoritaires arabes, dont ils n’ont plus besoin. Plus encore, les USA ont un intérêt croissant à soutenir l’opposition, car, ce faisant, ils attireraient les sunnites de Syrie dans leur giron ; de la même manière que les sunnites du Liban ont rejoint en majorité le camp pro-occidental après l’assassinat de Rafic Hariri, et que les sunnites de Palestine ont rejoint avec Mahmoud Abbas le camp proaméricain après l’échec de la seconde intifada et la mort de Yasser Arafat (transition qui semble se compléter avec les récents accords entre Fateh et Hamas). Ce passage de la majorité sunnite syrienne dans le camp occidental, couplé à une plus grande accession des...
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