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Nos lecteurs ont la parole

II – Redistribution des cartes au Moyen-Orient

Par Fouad KHOURY HÉLOU
Cette situation a également provoqué l’irruption au cœur du monde arabe de la Turquie et de l’Iran, puissances en pleine ascension. Téhéran devenant la capitale d’un « arc chiite » s’étendant du Golfe à la Méditerranée, tandis qu’Ankara rassemblant autour d’elle les partisans d’un « arc sunnite » qui lui ferait contrepoids, et intervient politiquement de Syrie jusqu’au Liban et en Libye. La démocratisation du monde arabe, qui, dans les faits, correspond largement à une islamisation de la politique, peut donc aller dans le sens des intérêts turcs et iraniens. C’est la mort définitive du nationalisme arabe, et la région se morcelle aujourd’hui, sous les yeux de tous, avec l’apparition de quatre « zones de partage » majeures (voir L’Orient-Le Jour du mercredi 22 juin 2011).
La première correspond au Conseil de coopération du Golfe (CCG), à savoir l’Arabie saoudite et les pays du Golfe. Elle fait face à l’Iran et recèle les réserves de pétrole les plus importantes. Ces pays sont sous la protection militaire des USA qui y ont déployé massivement leur armée. C’est pourquoi l’Arabie saoudite a pu envoyer à Bahreïn un détachement de ses forces militaires pour contrôler la révolte chiite. À noter que la Jordanie et le Maroc ont été récemment accueillis au sein du CCG, malgré la distance qui les sépare du Golfe, signe que ces deux pays sont également désormais sous la protection US, en particulier la Jordanie, qui abrite une majorité palestinienne.
La deuxième zone comprend l’Afrique du Nord, à savoir la Tunisie, la Libye et l’Algérie, qui comptent tous une majorité arabe sunnite. Si, aux yeux des USA, l’Afrique du Nord est moins importante que le golfe Persique, par contre elle est d’une importance cruciale aux yeux de l’Union européenne, dont elle constitue le flanc sud et, depuis des siècles, la zone d’influence privilégiée ; et avec qui elle partage une communauté émigrée et des enjeux démographiques et économiques importants. Pour l’Europe, l’objectif est l’intégration de ces pays à l’économie européenne et mondiale, ce qui éloignerait le danger d’une déstabilisation. C’est pourquoi les pays européens sont intervenus en Libye aux côtés des USA.
La troisième zone est l’Égypte, qui est la chasse gardée de l’Amérique. Ce pays, le plus important du monde arabe, a donné le signal véritable de la « révolution ». Il s’achemine vers un partage du pouvoir « à la turque », avec une coexistence armée – Frères musulmans. Malgré cela, l’Égypte, un monde à part, va sans doute rester centrée sur elle-même, et n’aura que peu d’influence sur ses voisins du Maghreb et du Proche-Orient.
La quatrième zone est le « Croissant fertile » : Irak, Syrie, Liban et Autorité palestinienne. Cette région est très touchée par le changement. Elle vit un éclatement sur fond de conflit sunnite-chiite. L’Irak est ici un cas d’école, avec un effondrement de l’État central, une fédéralisation et un « vide de pouvoir », dans lequel l’Iran et la Turquie se sont empressés de s’engouffrer pour contrôler le pays et ses communautés (kurdes, chiites, sunnites) et pour empêcher le chaos de s’étendre chez eux. En parallèle, Téhéran et Ankara s’observent et rivalisent d’influence. La région entière du Croissant fertile devient ainsi une vaste « zone tampon » entre l’Iran à l’Est, la Turquie au Nord, Israël à l’Ouest et, au Sud, les USA eux-mêmes, installés militairement dans la région du Golfe.
De son côté, la Syrie est aujourd’hui dans la tourmente, dans l’enchaînement des révoltes et manifestations, avec en toile de fond la rivalité sunnite-alaouite. D’une part, l’opposition au régime est toujours vive, trois mois après le début des événements. Mais, d’autre part, les alaouites sont militairement puissants, car, s’ils constituent une minorité de la population, ils forment la majorité de l’armée régulière, forte de 200 000 effectifs, dont ils constituent 80 % des officiers et, surtout, 70 % des soldats (à l’exclusion du corps des conscrits, qui compte 300 000 soldats effectuant le service militaire, mais qui sont inexpérimentés, mal armés et mal entraînés).
De plus, point essentiel, il faut savoir que la Syrie, tout comme l’Irak, est l’enjeu d’une rivalité entre la Turquie et l’Iran. Or la Turquie, vu sa proximité géographique avec la Syrie et la taille de son armée, est plus en mesure de peser sur les événements que l’Iran. Pour autant, pas plus qu’en Irak, aucun de ces deux pays ne souhaite être entraîné dans une guerre civile syrienne qui prendrait rapidement des proportions très vastes.
Deux scénarios sont possibles en Syrie : le scénario « à l’irakienne » et celui « à la libanaise ». Le scénario « à l’irakienne » implique une intervention militaire extérieure pour renverser le régime, avec pour conséquence une guerre civile. En outre, l’effondrement du pouvoir central à Damas entraînerait le risque de voir les Palestiniens de Syrie se transformer (comme par le passé au Liban) en force agissante à la frontière israélienne, comme les récents événements à la frontière syro-libano-israélienne impliquant les réfugiés palestiniens (et que certains assimilent à une manipulation du régime syrien) semblent l’annoncer. À la différence de l’Irak, la Syrie partage une frontière avec Israël, et cela n’est pas à négliger.
Le deuxième scénario, « à la libanaise », repose sur deux hypothèses : d’abord, le fait que le régime syrien est relativement faible, car minoritaire et ne disposant que de peu de ressources pétrolières (contrairement à Saddam Hussein). Ensuite, le fait que l’Iran et la Turquie, plutôt que de s’affronter, préféreraient, comme en Irak, négocier un compromis. Autrement dit, la Turquie, dont le gouvernement actuel est islamiste sunnite (l’AKP du président Erdogan), imposerait une transition progressive. Ce scénario consisterait à exercer des pressions internationales, politiques et juridiques sur le régime de Damas, voire à exercer des pressions sur le terrain en créant des « zones » de résistance, afin de contraindre le régime à procéder à une transition. Mais sans aller jusqu’à un renversement manu militari du pouvoir et sans en exclure les alaouites à l’avenir.
(À suivre)
Cette situation a également provoqué l’irruption au cœur du monde arabe de la Turquie et de l’Iran, puissances en pleine ascension. Téhéran devenant la capitale d’un « arc chiite » s’étendant du Golfe à la Méditerranée, tandis qu’Ankara rassemblant autour d’elle les partisans d’un « arc sunnite » qui lui ferait contrepoids, et intervient politiquement de Syrie jusqu’au Liban et en Libye. La démocratisation du monde arabe, qui, dans les faits, correspond largement à une islamisation de la politique, peut donc aller dans le sens des intérêts turcs et iraniens. C’est la mort définitive du nationalisme arabe, et la région se morcelle aujourd’hui, sous les yeux de tous, avec l’apparition de quatre « zones de partage » majeures (voir L’Orient-Le Jour du mercredi 22 juin 2011). La première...
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