L’émergence des régimes arabes contemporains, longtemps décriés pour leur autoritarisme et leur immobilisme, trouve son origine dans la guerre israélo-arabe de 1967. Celle-ci voit l’effondrement des armées arabes, et l’échec des armes et du système militaire soviétique utilisés par ces armées. C’est un tournant de la guerre froide. Les régimes arabes sont alors pris dans la tourmente politique. En Égypte, Nasser ne se remettra pas de la défaite et meurt, laissant derrière lui un régime sans projet. En Syrie, c’est la guerre civile larvée. En Jordanie, la lutte entre le roi Hussein et les Palestiniens menace de jeter le pays dans l’anarchie. Cependant que l’OLP de Yasser Arafat lance des attaques contre Israël à partir de la Jordanie et du Liban. Globalement, l’instabilité menace le Moyen-Orient.
Devant la victoire de leurs armes par Israël interposé, les États-Unis cherchent alors à stabiliser la région. Ils ne peuvent encore faire intervenir leur armée à grande échelle car l’URSS reste puissante. La solution va consister à tolérer, voire favoriser l’émergence de régimes locaux autoritaires. Premièrement, une série de changements amène au pouvoir des leaders « forts », pour la plupart issus de l’armée : Saddam Hussein, qui dirige de fait l’Irak dès 1968, Kadhafi en Libye en 1969, Assad en Syrie et Sadate en Égypte (les deux en 1970), tandis que les événements du Septembre noir de 1970 permettent au roi Hussein de Jordanie de chasser l’OLP et de consolider son pouvoir. C’est la fameuse « militarisation » des régimes arabes, et tous ces leaders seront en bons termes avec l’Occident pendant des décennies (c’est pourquoi Washington tolérera l’intervention syrienne au Liban pour reprendre le contrôle de l’OLP). Deuxièmement, la guerre de 1973, dont la conclusion sera gérée par Henry Kissinger, permet à Sadate et Assad de reconstruire une légitimité, à grand renfort de propagande. Troisièmement, ces pays bénéficient des chocs pétroliers de 1973 et 1979, et des transferts du Golfe qui constituent une manne inespérée.
Mais si le statu quo régional est restauré, il repose sur des bases politiques instables. Car, si la plupart des gouvernants arabes, pour gagner les peuples à leur cause, affichent leur « hostilité » à l’ennemi sioniste et leur méfiance vis-à-vis de l’Occident, c’est en réalité le divorce politique entre des régimes affaiblis et incapables de continuer la lutte avec Israël, et des populations subissant la dictature et qui constatent que leurs dirigeants sont désarmés face à l’État hébreu. De plus, le caractère autoritaire et centralisateur met un frein aux perspectives économiques et sociales. Ce schéma politique réussira pourtant à survivre de 1970 jusqu’à l’entrée finale de l’armée américaine en Irak en 2003. Depuis lors, la carte politique de la région est en plein bouleversement et entre en 2011 dans une nouvelle phase avec la « chute » des régimes arabes.
Deux raisons expliquent aujourd’hui ce changement. La première, intérieure, est dans le désenchantement légitime des populations devant l’échec économique et l’incapacité des pouvoirs à proposer un projet politique. La second, extérieure, est dans le fait que les régimes arabes n’ont plus aucune utilité dans le contexte régional et international actuel. En effet, depuis le 11 septembre 2001, les États-Unis ont déployé directement leur armée dans l’essentiel du Moyen-Orient (Irak, Arabie saoudite et ensemble du Golfe, manœuvres militaires conjointes en Égypte, en Jordanie et au Maroc, et, récemment, opérations militaires en Libye), ce qui revient à une « occupation » de fait de la région. Ils n’ont donc plus besoin d’ « intermédiaires » ni de régimes locaux forts. C’est pourquoi l’Amérique ne voit plus d’obstacle à une certaine démocratisation du monde arabe, et accompagne les changements actuels politiquement et militairement.
Ce soutien US à la démocratie, bien que, dans le principe, fort salutaire, est relativement récent. En effet, jusqu’à il y a peu, l’Amérique redoutait paradoxalement les conséquences d’élections libres dans la région. Par le passé, les USA craignaient que des élections libres amènent au pouvoir des régimes pro-URSS. La chute du communisme a éliminé cette menace. Par la suite, les États-Unis craignaient qu’une démocratisation amène au pouvoir des régimes islamistes disposant d’une forte base populaire, et pouvant s’opposer à l’Occident et à Israël au nom de la défense de la cause arabe en Palestine. Or, depuis la scission sunnite-chiite en Irak et dans tout le Moyen-Orient à partir de 2003 (entrée de l’armée US à Bagdad), l’émergence de l’islam politique via des élections ne constitue plus nécessairement un facteur de force mais pourrait, au contraire, accentuer les divisions internes. De plus, dans plusieurs pays, notamment l’Égypte et la Tunisie, les islamistes font face à l’armée, qui est bien installée et contrôle une bonne partie de l’économie. Ainsi, le facteur religieux structure la région, la « division interne » des pays arabes se faisant dans certains pays selon la dualité sunnite-chiite, dans d’autres (notamment les pays à forte coloration sunnite) selon la dualité religieux-armée.
(À suivre)

