"L'armée a tiré dans tous les sens, avec des chars et des armes légères. Nous avons marché à travers les montagnes et les vallées et on est arrivé ici", explique-t-il, désignant, à travers la frontière, ses six enfants, sa femme, et la famille de sa soeur.
"Ils sont entrés dans les maisons et ont tout cassé. Comment est-ce qu'on pourrait rentrer chez nous ? Rentrer, pour qu'ils nous tuent ?", demande-t-il.
Comme des milliers de déplacés massés à la frontière turco-syrienne, Abou Ahmed hésite à franchir le pas, et trouver refuge en Turquie. Il a aménagé pour sa famille un abri fait d'une bâche en nylon tendue sur quatre branches.
"On a quitté notre maison pour construire ce palais, pour nous protéger de la pluie et du soleil", dit-il avec une pointe d'ironie.
Abou Ahmed et sa famille font partie des dizaines de villageois de Choughour al-Kadima arrivés jeudi à la frontière.
L'armée syrienne a ratissé ce village ainsi que celui de Janudiyeh, à quelques kilomètres de la frontière turque, jeudi tôt dans la matinée, selon un activiste syrien qui aide les déplacés, côté syrien, et que l'AFP a joint par téléphone.
Et des habitants du village turc de Guvecci, à la frontière, ont déclaré qu'ils ont été réveillés à 06h00 (03h00 GMT) jeudi, par des tirs et détonations, venant de l'autre côté de la frontière.
"Nous avons quitté le village à six heures. Les soldats venaient de toutes parts. Ils ont commencé à tirer au milieu du village. Des gens ont été blessés mais on ne sait pas ce qu'ils sont devenus", déclare une jeune femme portant une robe verte, la tête recouverte d'un foulard.
"Notre famille est venue dans deux voitures. Nous sommes trente", dit-elle, montrant une grande tente où on aperçoit des enfants.
"Nous avons peur de mourir", ajoute cette mère de quatre enfants.
Certains des villageois racontent qu'ils avaient été alertés avant l'arrivée de l'armée et qu'ils avaient quitté leurs maisons. Mais, ajoutent-ils, le ministère de l'Information leur a dit à la télévision qu'ils pouvaient rentrer chez eux, ce qu'ils ont fait. Et l'armée est arrivée ensuite.
"Le ministère a fait une annonce à la télévision et nous a dit de rentrer chez nous. Nous sommes rentrés, pensant qu'il n'y avait pas de danger. Mais ce matin à six heures, les balles ont commencé à pleuvoir", affirme Abou Muhammed, 37 ans.
Abou Nuuar, chauffeur et habitant lui aussi de Choughour al-Kadima, dit la même chose.
"L'armée a tiré sur les femmes, les animaux, tout le monde... Ils sont entrés dans les maisons, les magasins, ils ont pris de la nourriture et ils ont placé des armes pour pouvoir dire: Voyez, ce sont des terroristes", ajoute-il. "Mais j'ai 45 ans, et je n'ai jamais eu une arme".
Halid, un voisin de Abou Ahmed, a fui vers la frontière il y a six jours.
"Notre crime est de participer à des manifestations. Partout dans le monde, les gens peuvent protester mais pas nous, c'est interdit depuis 40 ans. Nous avons protesté et c'est le prix que nous payons", dit ce père de deux enfants, qui cache son visage avec un kefié.

