On ne sait pas grand-chose à propos de Daniel Fransen. Juste que c'est un juge d'instruction bruxellois spécialisé en matière de terrorisme, qui avait entre autre instruit les dossiers de la filière belge du Groupe islamique combattant marocain (GICM), impliquée dans les attentats de Madrid et Casablanca, de la filière d'envoi de candidats au jihad en Irak ainsi que l'affaire de l'ancien dirigeant tchadien Hissène Habré, réfugié au Sénégal, contre lequel il avait lancé un mandat d'arrêt international. Rien d'énorme - mais un travail sérieux et scientifique et une déontologie respectée (parfois même un peu trop) à la lettre par cet Anversois à la bouille de premier de classe, looké nerd sympathique et bobo, et qui avait été proposé par le gouvernement belge, lorsque ce concept existait encore, au poste de juge de la mise en état du Tribunal spécial pour le Liban.
On ne sait pas surtout ce que fait réellement, en ce moment, Daniel Fransen, à part - entre deux pertes de temps avec les soporifiques jérémiades judiciaires de Jamil Sayyed - lire et relire le deuxième acte d'accusation, qu'on dit déjà extrêmement intéressant, censé remplacer dans un sens ou dans l'autre (la communication du TSL est hyperhitchcockienne) la première mouture que lui avait remis il y a longtemps déjà l'autre Daniel, le bienheureux Bellemare. On dit, en se basant sur les expériences yougoslave et rwandaise, qu'il faut au juge de la mise en état entre six et dix semaines avant de rendre public son acte d'accusation, qui a valeur, pour la majorité des Libanais, de verbe primitif œcuménique, mi-Bible mi-Coran. Il n'empêche : légalement, Daniel Fransen dispose de tout le temps qu'il juge nécessaire avant que de lâcher ses eaux et donner au monde le résultat d'un travail herculéen de près de six ans.
Légalement... Sauf que le juge belge serait fort inspiré d'accélérer autant que faire se peut la cadence de sa très saine lecture. D'abord, parce que jamais pourrissement, une réalité qu'on dirait pourtant taillée sur mesure pour le Liban en général et pour la non-vie politique qui y prévaut en particulier, n'aura été aussi profond, aussi consommé et aussi létal : entre un belgicisme gouvernemental de plus en plus risible (Nagib Mikati risque de casser de bien sinistres records...), un Nabih Berry qui s'est autoproclamé Constitution libanaise à lui tout seul et qui multiplie les hérésies à un rythme sidérant (un simple décret itinérant suffirait pourtant à renouveler le mandat de l'indispensable Riad Salamé), des ministres et des fonctionnaires de première catégorie qui soit n'en font plus qu'à leur tête, soit perdent toute notion de pragmatisme, un Hezbollah tragiquement déboussolé, donc plus imprévisible, donc plus dangereux, une nouvelle majorité éminemment volatile et furieusement sénile, un 14 Mars comme souvent simple spectateur et un président de la République ectoplasmique, le Liban a sacrément besoin d'une salutaire, d'une retentissante gifle. Et il n'y a que Daniel Fransen pour la lui asséner...
Pas que le Liban.
Juste à côté, il est un pays et un peuple qui ressuscitent, qui apprennent à (re)vivre et que l'acte d'accusation du TSL pourrait formidablement aider : la Syrie. Où le parti Baas et la famille Assad ont fini de montrer au monde l'étendue de leurs tares, le degré infini de leur illégalité et leur maîtrise (pressentie, devinée, palpée parfois en trente ans d'occupation du Liban) de la barbarie pure. S'il reste présumé coupable dans l'assassinat en 2005 de Rafic Hariri et de ses camarades, ainsi que des autres attentats terroristes qui ont suivi, le régime syrien est désormais embourbé jusqu'à la moelle dans le crime pur : tous les Syriens et les autres sont désormais le petit Hamza el-Khatib, 13 ans, torturé jusqu'à l'âme par l'unité très spéciale du gang au pouvoir.
Rafic Hariri au Liban, Hamza el-Khatib en Syrie : il serait particulièrement judicieux que le TSL puisse vite se retrouver flanqué d'un petit frère, un tout aussi urgent TSS.
Pour cela, une première étape reste incontournable : le réveil de Daniel Fransen. Les printemps arabes se souviendraient de lui.

