Il y a naturellement l'horreur de l'attentat contre la Finul et son contingent italien ; un geste tellement prévisible, attendu et d'une monstrueuse clarté : rarement Damas a été aussi acculé, de dedans comme du dehors, et rarement ses sbires libanais ont été aussi prêts à tout... Mais il y a aussi, Liban oblige, un gigantesque, un infini éclat de rire - aussi jaune soit-il. Il y a le Hezbollah qui s'emporte contre des groupuscules et des îlots sécuritaires ; le Hezbollah qui met en garde contre un coup d'État de l'intérieur, qui menace de dynamiter les institutions et de les vider de leur sens constitutionnel ; le Hezbollah qui parle de désobéissance aux ordres d'un ministre et de réseau de téléphone utilisé en marge des instances étatiques ; le Hezbollah, enfin, qui dénonce de graves manœuvres... miliciennes. Même au climax, les clowneries de Michel Aoun n'ont pas été aussi drôles, aussi surréelles, aussi retorses, perverses et, indiscutablement, aussi mortifères. Qui veut noyer son chien l'accuse de la gale : la maestria aquatique de la formation de Hassan Nasrallah est inégalable, surtout au mois de mai, surtout quand la Syrie (et l'Iran bientôt...) se retrouve condamnée à une mutation génique profonde...
Si un nouveau 7 mai intervient au Liban, une nouvelle fois à cause de problèmes de télécoms, un homme en aura été l'instrument ; un homme qui a créé, en l'incarnant à lui seul, une nouvelle espèce d'homo politicus : le mercenaire. Charbel Nahas, qui, comme son prénom l'indique, est éminemment chrétien, idéal donc pour éviter toute accusation d'incitation à un fratricide sunnito-chiite.
Comment un homme né profondément honnête, comment un cerveau que l'on dit brillant en arrive à pareil dévoiement, à l'abandon hystérique de toute conscience, de toute déontologie, de toute notion d'intérêt public ? Comment un académicien qui aurait pu toucher beaucoup d'étoiles se transforme aussi radicalement en condottiere politique débarrassé de tout scrupule ? Plus que tout autre, et les victimes sont nombreuses, Charbel Nahas souffre d'un mal insensé, qui vient de loin, qui n'a aucune explication scientifique ou ontologique, et qui prive sa cible de la moindre capacité à réfléchir sainement et rationnellement, et qui dynamite en lui toute intelligence : l'antiharirisme primaire, tragique, absolu, pathétique. Contemporain de Rafic Hariri, Charbel Nahas se venge de n'avoir pas été pour l'ancien Premier ministre martyr un Fouad Siniora ou un Mohammad Chatah, même un Jihad Azour ou un Ghazi Youssef ; probablement que Charbel Nahas se venge de n'être pas né sunnite alors qu'il aurait été un opposant remarquable, un George Corm avec moins de hargne, mais avec le charisme en plus. Sauf que, depuis son parachutage au Sérail par Michel Aoun, la victime ultime de cette incurable maladie qui dégénère souvent en antisunnisme pur, Charbel Nahas ne fait que se fourvoyer. Ses faits d'armes se limitent au grotesque (asséner en hurlant à chaque Conseil des ministres et à l'adresse de Raya el-Hassan, en charge des Finances, que non, le ciel n'est pas bleu mais vert à pois rouge et que non, un chien n'aboie pas mais miaule), au recel (ses refus de transférer les milliards des télécoms au Trésor sont hallucinants), au délire schizoïde (Ogero est son bien, il en dispose à sa guise, et tant pis si les fournisseurs attendent que leurs factures, de dix millions de dollars parfois, soient réglées...), jusqu'à la pantalonnade de cette semaine dans l'annexe de Adlieh de son ministère, où l'autoproclamé saint Charbel, flanqué des caméras d'une OTV béate, en parfait Blackwater local, a joué l'énième acte de son interminable mission. Si l'entité paraétatique syro-hezbollahie avait déjà son chef de la diplomatie (Ali Chami), elle a désormais son superministre (de l'Intérieur, de la Défense, des Télécoms, etc.) - aussi brèves que seront très probablement ses fonctions au regard de la vaillance et de la bravoure, chaque jour plus sidérantes, des citoyens de Syrie...
Que demande le peuple...
PS : Il est sûrement écrit quelque part que dans ce pays, lorsque deux serviteurs irréprochables de l'État sont amenés, hasard ou coïncidence, à travailler ensemble, cela finisse très mal en général. Aussi divergents que soient leurs caractères, Ziyad Baroud et Achraf Rifi ont ceci en commun qu'ils restent, pour le Liban, des hommes urgents, indispensables et nécessaires. Sauf que l'on attendait autre chose de la part du téméraire patron des FSI qu'une insubordination aussi abrupte et aussi peu diplomatique et réfléchie ; autre chose du Superman de Jeïta qu'une bouderie stérile et démagogique d'enfant gâté. Cibles absolues, tous deux, du 8 Mars, ces deux ego avaient tout pour s'entendre, dans un respect clair et fluide de la hiérarchie aussi bien que des capacités intrinsèques de chacun, dans une belle et inédite complémentarité. Cela s'appelle un ridicule et désolant gâchis, dont ils sont définitivement les seuls coresponsables.

