Pour un observateur attentif, il ne fait aucun doute qu'un scénario commun s'est répété pour chacun de ces pays. À l'époque de leur prise en charge, les dirigeants de ces États avaient attiré et réuni autour d'eux certains individus ou groupes privilégiés auxquels ils avaient délégué d'importantes prérogatives, avec tous les avantages qui en résultent. En contrepartie, ces dirigeants avaient exigé de leurs protégés une soumission aveugle, l'instauration d'un régime sécuritaire quasi dictatorial, et un soutien sans faille.
Ces individus ou ces groupes privilégiés ont exercé à leur tour un contrôle sévère sur la population afin de la garder dans l'ignorance et prévenir toute protestation de sa part. Craignant pour leurs privilèges, ils ont mené un incessant combat contre la transparence et la participation directe des citoyens à la gouvernance pour empêcher que leurs intrigues ne soient connues.
En Tunisie et en Égypte, le peuple a enfin réussi à se débarrasser de ses « tyrans ». Cependant, de sérieux doutes persistent quant à la possibilité d'une épuration définitive de l'administration locale et du départ des anciens alliés du pouvoir.
Dans certains pays, les révolutions ont déjà débuté, avec des chances variables de succès. Dans d'autres pays, des négociations sont en cours entre gouvernants et gouvernés pour instituer certaines réformes indispensables. Dans tous les pays, les questions suivantes se poseront tôt ou tard à ceux qui réussiront à prendre le pouvoir ou à le partager avec les dirigeants en place.
1. Quel système faudra-t-il employer pour assurer à l'avenir une répartition équitable des ressources de l'État à travers l'ensemble de la population ?
2. Faut-il remplacer l'administration et les experts qui avaient été mis en place par les « tyrans » ? Dans une telle alternative comment faudra-t-il procéder ?
3. Comment s'assurer que la gestion de l'État sera rationnelle, efficace et surtout équitable, et qu'elle assurera au pays un développement durable ?
En fait, comme le mentionnait il y a peu un professeur tunisien lors d'une conférence tenue sur ce sujet, les jeunes révolutionnaires en Tunisie devront au début, nécessité oblige, traiter avec les mêmes acteurs qui occupaient la scène durant les mandats successifs de Zine el-Abidine Ben Ali. Il n'est logiquement pas possible de remplacer au pied levé les techniciens, les experts, les fonctionnaires et les professionnels de la politique qui possèdent à leur actif de nombreuses années d'expérience dans leurs domaines respectifs.
Afin d'empêcher que les fruits de la révolution ne soient de nouveau accaparés et détournés au profit d'une clique qui aurait remplacé l'ancienne, il faudrait que, dans chaque pays, soient formés des comités révolutionnaires qui s'engageraient à retourner au « planning board » pour établir de nouvelles priorités plus équitables pour tous. Je pense en particulier au cas de la Libye qui vit à l'heure actuelle la plus sombre période de son histoire.
Cela impliquerait notamment l'élaboration d'un nouveau plan de développement à partir duquel un nouveau système de gouvernance et de « checks and counterchecks » serait introduit et appliqué. Les citoyens devraient se réserver le droit de surveiller leurs gouvernants afin de s'assurer que tous les objectifs de la révolution sont atteints. Dans ce but, il importerait de faire usage de trois outils essentiels : la transparence, la planification et la participation.
La transparence est un terme que l'on comprend aisément, quoique sa mise en application se soit généralement révélée « mission impossible » jusqu'à ce jour dans les pays précédemment mentionnés. Notre expérience au Liban en matière de transparence n'a jamais été particulièrement satisfaisante.
La planification est indispensable pour mettre en place un programme adapté aux circonstances particulières du pays concerné qui lui permette de développer durablement son économie tout en garantissant le bien-être de sa population.
La participation, elle, implique l'association du peuple à la gouvernance du pays. Le succès d'une telle entreprise est seul capable de prévenir un retour des anciens tyrans ou l'émergence de nouveaux dictateurs. Cette participation devrait permettre au peuple de s'associer à la création des plans, à la détermination des objectifs nationaux ainsi qu'au suivi de l'application des réformes prévues dans ces plans.

