Du côté musulman, la période contemporaine n'a pas encore pratiquement vu de changement dans le domaine de la doctrine, par rapport aux siècles passés. Il y a des réflexions timides sur la possibilité de salut des chrétiens et sur la liberté religieuse de tous les hommes.
Dans le domaine de la politique et de la coexistence entre musulmans et chrétiens, certaines activités extrémistes au niveau mondial et régional posent de graves points d'interrogation et des craintes au sujet d'un « vivre ensemble » fondé sur la justice et la paix dans différents pays du monde : à titre d'exemple, le Pakistan, l'Indonésie, le Niger, et plus proche de nous, l'Irak, l'Égypte, la Turquie, etc.
« Oublier le passé » de « dissensions et inimitiés », « s'efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle... », demandait Vatican II aux chrétiens comme aux musulmans. Malheureusement, le passé est toujours là et les tensions, les guerres qui opposent aujourd'hui encore « chrétiens » et « musulmans », les actions des extrémistes sont toujours, comme dans le passé, le produit d'autres facteurs : sociaux, raciaux, politiques au sens national et surtout international, qui prennent les religions comme couverture commode et un facteur de mobilisation de chaque camp exploite. Mais plus souvent à tort ou à raison la religion y est impliquée. Tout cela rendait le dialogue encore plus indispensable et pressant.
Chrétiens et musulmans ont, depuis quarante ans, multiplié rencontres et dialogues à différents niveaux. Depuis 1970 ont commencé à paraître et se multiplier les colloques islamo-chrétiens internationaux un peu partout dans le monde : de Tunis à Cordoue, à Tripoli, à Moscou, à Amman, à Beyrouth, à Hong Kong, à Tachkent et aussi à Broummana, etc. On en dénombre plusieurs centaines et cela continue.
Au début, ces colloques étaient un phénomène nouveau dans l'histoire des relations islamo-chrétiennes. Au lieu de se combattre on se parlait, on s'expliquait, on nouait des liens, voire des amitiés ; mais aujourd'hui, « les limites de ces colloques sont apparues, en plus d'une certaine accoutumance qui amenait à reprendre à peu près les mêmes problèmes, à émettre les mêmes vœux, guère suivis d'effet, entre gens de bonne volonté et de bonne société, mais en gros toujours les mêmes de colloque en colloque. Les sujets traités par des spécialistes par mode de "discours parallèle", chaque conférencier lisant un texte préparé à l'avance dans son bureau, sans tenir compte des interventions précédentes ou subséquentes et suivies de discussions rapides et superficielles, ne pouvaient pas être développés avec la rigueur et l'ouverture requises. De plus, le plus souvent, les représentants des deux religions mandatés officiellement ou officieusement par leur hiérarchie n'étant pas suffisamment libres et critiques, tombant même souvent dans le discours apologétique, voir polémique ». C'est difficile d'avoir un constat plus sévère, surtout quand il vient d'un spécialiste de l'islam, expert au Concile Vatican II, grand défenseur et promoteur du dialogue islamo-chrétien comme le père Robert Caspar.
Dialogue d'« intellos », de salon, ou les deux ?
Il est indéniable que la problématique du dialogue islamo-chrétien étant posée à l'échelle mondiale, mais aussi à notre niveau national, il reste à trouver le courage et le bon discours pour aborder le problème sans dénigrer le travail bien fait et sans être accusé de vouloir fissurer le « vivre ensemble », voire l'entente nationale, si ce n'est l'unité du pays. Pourtant, quelques personnalités commencent à se prononcer et poser le problème d'une façon rationnelle et pragmatique.
L'intellectuel est rejoint par l'homme politique qui n'y va pas de main morte, doublant ses critiques d'un sarcasme acide en s'adressant au Comité national de dialogue islamo-chrétien, Walid Joumblatt leur conseille (as-Safir) de « fondre les croyants des deux rives du dialogue dans des démarches pratiques et non des théories théologiques et du Fikh, des théories qui parlent au ciel et ne se rapprochent pas de la terre et de ses habitants ».
Un problème réel et suffisamment sérieux pour que vous-même Monsieur le Président, pourtant connu pour la modération de votre discours, et surtout votre attachement et votre défense du dialogue islamo-chrétien, sonniez l'alarme au sujet de ce dernier. L'Orient-Le Jour du 5 janvier 2011 titre en première page : « Sleiman s'inquiète pour le dialogue des religions ». Et comme pour confirmer vos appréhensions, L'OLJ titre le 21 janvier 2011 « Al-Azhar suspend le dialogue avec le Vatican ».
De là à conclure à l'échec de ce dialogue il n'y a qu'un pas, que certains sont tentés de franchir et qu'il nous semble très important de ne pas faire. Pour rester optimiste, on pourrait dire que s'il n'y avait pas de dialogue, la situation aurait été de loin plus catastrophique et que le dialogue n'en est que plus nécessaire et indispensable, mais il faudra le repenser, pour lui donner un sens et des objectifs qui correspondent à la société dans laquelle nous vivons.
« Le dialogue des civilisations, des cultures, des religions est à ce jour un lieu vide de sens... » écrit Madame Fadia Kiwan, directrice de l'Institut des sciences politiques à l'USJ dans L'Orient-Le Jour. « Toutes les manifestations de dialogue tournent jusqu'ici à l'affirmation des différences et... de la bonne volonté. Il est même permis de croire que le dialogue lui-même génère des perversions, dont l'affirmation des identités propres... » Un jugement dur, mais très pertinent.
Sami Antoine KHALIFÉ
Ingénieur physique

