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Nos lecteurs ont la parole

Le grand gâchis

Louis INGEA
Je suis né et je vis dans un pays surprenant, turbulent et néanmoins attachant.
Mes compatriotes, à dire vrai, n'ont pas de racines précises et n'appartiennent pas non plus à une ethnie distincte. Venus d'horizons divers depuis les quatre coins du Proche-Orient, regroupés, selon leurs affinités d'origine, en autant de communautés culturelles ou religieuses, ils occupent, de nos jours, une portion du territoire du groupe cananéen d'ascendance sémitique : les Phéniciens.
Bien sûr, historiquement parlant, nous pouvons nous targuer, nous libanais, d'être aujourd'hui, sinon les descendants directs du moins les héritiers de fait de ces ancêtres dont un certain prestige aura marqué de son sceau une période importante de l'Antiquité. L'écoulement des siècles ne retenant, en définitive, que les souvenirs positifs des peuples disparus, nous nous sentons le droit de nous gargariser, à titre d'exemple, d'être à l'origine de la diffusion de l'alphabet dans le monde... bien que plusieurs sortes de véritables alphabets eussent été déjà expérimentées, à l'époque, par plus d'un peuple.
Quant au génie du commerce, autre panacée phénicienne qui continue de nous coller à la peau, inutile de souligner que sa particularité ne nous est pas exclusive et que le sens du « troc » a constitué, depuis l'apparition de l'Homo sapiens, l'un des gestes instinctifs chez les humains, au même titre que l'appétit pour le pouvoir ou l'impulsion sexuelle.
Toujours est-il que nous sommes restés fiers de ce legs des Phéniciens. Chose qui nous garantit un semblant de noblesse à l'égard d'une opinion mondiale facilement consentante devant les idées reçues.
Tout cela, par contre, ne nous fait pas oublier les avantages dont la nature nous aura gratifiés de ce côté-ci de la Méditerranée.
Et, tout d'abord, ce climat de rêve, hiver comme été, avec un ciel d'un bleu constant. Et puis ce relief géographique particulièrement heureux, formé d'une chaîne montagneuse et verdoyante flanquée d'un littoral le long duquel se succèdent, ininterrompues, baies rocheuses et plages de sable. Un vrai décor d'opérette pour un pays qui a fini, emporté par la marche du monde, par se tailler une place en tant que nation, après six mille années d'une existence tourmentée, soumise à des invasions successives, objet de convoitise inlassablement répétée.
Le caractère de l'autochtone, formé et mûri par les habitudes et les contingences, a façonné l'individu libanais que nous connaissons aujourd'hui. Celui-ci affiche sans complexe un bel appétit pour les choses de la vie, ainsi qu'un comportement amène qui séduit d'emblée l'étranger de passage. Le verbe haut, le geste large et l'invitation au dialogue, sinon à la discussion, sont les signes les plus évidents de la spécificité libanaise qui n'exclut ni le gros rire ni le label d'une hospitalité légendaire, vraie ou fausse. L'art culinaire local, par ailleurs sain et succulent, vient confirmer, si besoin était, cette joie de vivre que n'auront entamée ni les guerres, ni les persécutions, ni la négligence atavique dans la conduite de la chose publique.
Ainsi sommes-nous faits! Médiocres et heureux, brouillons et travailleurs, peu soucieux de véritable culture, mais croyant volontiers en Dieu et ses prophètes, au point d'en avoir établi le fondement de notre Constitution nationale... Et vogue la galère depuis bientôt cent ans sur une mer de contradictions, d'hilarité générale et d'irresponsabilité chronique frisant l'insouciance ou carrément la bêtise.
Résultat ? Ce que chacun peut constater en ce moment : institutions désuètes, absence de gestion et de prévisions, lois et réformes bouclées dans les tiroirs de ministères impossibles à former, impuissance à réagir, soumission hypocrite aux diktats étrangers, manque de contrôle et de sécurité. Sans parler des problèmes d'eau et d'électricité, du prix des carburants, de l'état des routes, de celui des mœurs, des programmes sur petits écrans et d'une éducation civique qui ignore autant la notion du respect que celle du patriotisme...
« Eppur... si muove ! » eût dit Galilée si encore vivant.
Alors, quoi penser ? Quoi dire ? Sinon que nous avons les dirigeants que nous méritons, issus de nos rangs, de nos familles, de notre mentalité collective et pour lesquels nous continuons de voter. Il n'y a rien de plus à faire !
Un grand gâchis ? Certes ! sans aucun doute.
Aussi, en désespoir de cause et raisonnement mis de côté, laissons parler le cœur et les viscères, et proclamons qu'il fait quand même bon vivre sous le soleil du Liban. Manger, boire, dormir, chanter, danser et prier, circuler à travers des embouteillages inextricables, éduquer nos enfants par à-coups et tenter de gagner de l'argent, pas toujours propre, au petit bonheur la chance. Voilà, pour certains, de quoi réussir un jackpot et couvrir de son tapage la misère à la base.
Quant à se mentir, s'injurier puis s'embrasser et s'en aller, bras dessus bras dessous, participer aux méditations improvisées, aux conclaves pieux, quitte à démentir, dès le lendemain, à l'aide de communiqués laconiques, les belles résolutions de la veille...autant de manifestations conséquentes pour émailler la morosité du quotidien et renvoyer aux calendes grecques les ennuyeux redressements et les mises au pas astreignantes.
À y bien réfléchir, le Libanais se dit qu'il n'a que faire de la discipline qui refroidit les ardeurs, qui bouscule et coince les énergies.
« Voyez plutôt, vous dira-t-il en guise de référence, les pays qualifiés d'évolués, en Europe et en Amérique du Nord. Ils ne croient plus ni en Dieu ni au diable. Ils se débattent dans leurs crises financières et affamment le monde. Ils vivent comme des robots et leurs machines nucléaires se détraquent aux premiers accidents. Le terrorisme en est la rançon à payer, l'égoïsme, leur principal horizon. Et les vestiges géniaux de leur passé ne sont plus que statues de musées et restes désolés d'une splendeur oubliée.... »
Alors le Libanais choisira la stagnation. Une qualité génétique qu'il partage avec ses semblables en Orient. Il en souffre, mais s'en accomode. Se plaint, mais persévère.
Le Liban est donc à prendre de cette façon-là. Aimez-le ou quittez-le !
« Ainsi va le monde », affirmeront la plupart.
« Ainsi ne va plus le monde », me dirai-je, tristement, en moi-même.

Louis INGEA
Je suis né et je vis dans un pays surprenant, turbulent et néanmoins attachant.Mes compatriotes, à dire vrai, n'ont pas de racines précises et n'appartiennent pas non plus à une ethnie distincte. Venus d'horizons divers depuis les quatre coins du Proche-Orient, regroupés, selon leurs affinités d'origine, en autant de communautés culturelles ou religieuses, ils occupent, de nos jours, une portion du territoire du groupe cananéen d'ascendance sémitique : les Phéniciens.Bien sûr, historiquement parlant, nous pouvons nous targuer, nous libanais, d'être aujourd'hui, sinon les descendants directs du moins les héritiers de fait de ces ancêtres dont un certain prestige aura marqué de son sceau une période importante de l'Antiquité. L'écoulement des siècles ne retenant, en définitive, que les souvenirs positifs des peuples...
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