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Nos lecteurs ont la parole

Où va le Liban ?

Par Nohad BAROUDI
Au début des années soixante-dix, avant que le Liban n'entre de plain-pied dans le cycle de la violence, une secrétaire pouvait s'offrir des vacances d'une dizaine de jours à Paris tous frais payés. Aujourd'hui, c'est un luxe que même un cadre supérieur ne peut se permettre.
Pourquoi ? En 1972 par exemple, le salaire mensuel d'une secrétaire, disons 600 livres libanaises, équivalait à 1 200 francs français. La nuitée d'un hôtel décent deux-trois étoiles à Paris se montait à 65 FF environ, soit 33 LL. Aujourd'hui, cette même nuitée coûte dans les 150 euros, soit 330 000 LL. Dix mille fois plus ! Or, les salaires chez nous n'ont pas suivi, loin de là : en quarante ans, ils ont été multipliés par 1 500 à 2 000 tout au plus. Au salaire d'antan de 600 LL correspond en effet aujourd'hui une fourchette de 900 000-1 200 000 LL.
Cet exemple - on peut en citer cent autres - montre à quel point le niveau de vie des Libanais s'est détérioré. La classe moyenne, pilier productif essentiel de toute économie et à laquelle appartenait la secrétaire de l'exemple, a tout simplement disparu. Elle a fait place à une petite minorité de « nouveaux riches » et une grande majorité de « nouveaux pauvres ». Un énorme fossé sépare une « élite » de nantis du reste de la population qui peine à joindre les deux bouts. D'innombrables familles libanaises vivent aujourd'hui au-dessous du seuil de pauvreté. Notre pays a sombré dans le quart-mondisme.
Quarante années d'instabilité et de violences ont eu raison de la prospérité de ce qu'on appelait la « Suisse du Moyen-Orient ». À commencer par la présence armée palestinienne dès 1969 qui provoqua et entretint la guerre dite civile de 1975-1990, celle-ci jalonnée de deux invasions israéliennes en 1978 et en 1982, cette dernière expédition menant à l'émergence du Hezbollah qui, soutenu par trente ans d'occupation syrienne et financé et armé par l'Iran, se substitua progressivement à l'État, sapant les fondements de la démocratie libanaise. Depuis la tragédie du 14 février 2005, suivie du retrait forcé des troupes syriennes deux mois plus tard, le pays n'arrive pas à se relever, subissant une série ininterrompue de drames : onze assassinats et tentatives d'assassinat politiques ; des dizaines d'attentats à la bombe et autres incidents sécuritaires ; guerre destructrice de juillet-août 2006 ; dix-huit mois de verrouillage du centre-ville ; seize mois de fermeture forcée du Parlement ; combats de Nahr el-Bared de 2007 contre Fateh el-Islam ; mini-guerre interne du Hezbollah contre le Beyrouth sunnite et la Montagne druze en mai 2008, menant à l'accord de Doha et l'élection au forceps du président Michel Sleiman après six mois de vacance à la tête de l'État ; imposition par le Hezbollah d'un gouvernement dit d'union nationale en dépit des résultats nettement en sa défaveur des élections législatives de 2009, faisant du Conseil des ministres un mini-Parlement impossible à contrôler par la Chambre puisqu'à son image, en contradiction des règles élémentaires de la démocratie parlementaire et de la séparation des pouvoirs ; paralysie de ce même gouvernement tout au long de ses quatorze mois d'existence, qui finit par chuter face à la crise d'hystérie sur les faux témoins et le TSL ; jusqu'au coup d'État des chemises noires de janvier dernier qui fit chavirer la majorité parlementaire en faveur du Hezbollah. Près de quatre mois plus tard cependant, le Hezb n'arrive toujours pas à former « son » gouvernement. Entre-temps, la population ploie sous le joug de la vie chère, du marasme économique, du chômage rampant, du chaos politique, de l'insécurité croissante et de l'incertitude pour l'avenir.
Il est difficile de quantifier l'effarant retard de croissance économique encouru tout au long de ces décennies d'instabilité. Cent à cent cinquante milliards de dollars de manque à gagner en termes de revenu national, ne serait pas un chiffre exagéré, compte tenu du fait que le niveau de vie a été divisé par quatre ou cinq pour la grande majorité des Libanais.
Aujourd'hui, où en sommes-nous ? Les dernières statistiques officielles disponibles (2009) mettent le PIB (produit intérieur brut) à un peu plus de 35 milliards de dollars, soit près de 9 000 dollars par tête d'habitant. Ce chiffre cache malheureusement d'énormes disparités de répartition, avec probablement 10 % de la population raflant 90 % du total (estimation personnelle). Au PIB se sont ajoutés, fort heureusement, 11 milliards environ de revenus des facteurs de production et de transferts courants provenant de l'extérieur, c'est-à-dire tout ce que les citoyens travaillant à l'étranger et les émigrés envoient au pays, ce qui a permis à un très grand nombre de familles résidentes de subsister.
En 2011, que va-t-il rester de cette manne de 11 milliards ? Un nombre croissant de pays arabes ou d'Afrique connaissent des crises de régime, et les Libanais qui y travaillent ou y font des affaires sont soit refoulés (Bahreïn, Côte d'Ivoire, Abou Dhabi), soit en perte d'emploi ou de contrat. Leurs tranferts d'argent à la mère patrie vont inexorablement diminuer. En même temps, en rentrant au pays ils s'ajoutent à la masse déjà dramatique des chômeurs.
En dépit de tout cela, le Liban a pu surmonter les séquelles de la guerre de 2006 en réalisant une croissance de 7,5 % du PIB en 2007, 9,3 % en 2008 et 8,5 % en 2009, soit une moyenne annuelle de 8,5 %. L'année 2010 démarra également sur les chapeaux de roue, mais le dernier trimestre connut un net ralentissement économique compte tenu de la recrudescence des tensions politiques, ce qui ramena le taux de croissance annuelle à 7 %. Les prévisions pour 2011 sont pessimistes, ne dépassant pas 2 %. Ce qui mettrait le PIB cette année à 38,3 milliards de dollars aux prix de 2009. Pourtant, si la croissance qu'avait connue les années 2007-2009 s'était maintenue comme il était attendu, le PIB de 2011 aurait atteint 41,3 milliards. D'où un manque à gagner de 3 milliards.
En termes de revenu national, c'est-à-dire le PIB plus les revenus et les transferts de l'extérieur, la perte se monterait à quelque 7 milliards, car les 11 milliards de 2009 vont probablement être tronqués du tiers, compte tenu de ce qui a été dit plus haut.
Conclusion : trop c'est
trop ! Une prise de conscience nationale est urgentissime. À deux niveaux simultanés. Au niveau de nos politiciens empêtrés dans leurs petits calculs et leurs intrigues qui n'ont rien à voir avec l'intérêt supérieur du pays. Et au niveau de la société civile qui, bien qu'ayant déjà à son actif des tentatives louables, doit se faire entendre encore plus haut, encore plus fort, en s'accrochant à des constantes nationales que tout Libanais « libanais » porte dans son cœur. Sinon, nous n'en serions plus à compter des milliards de pertes, mais ce serait la perte pure et simple du Liban que nous pleurerions.
Au début des années soixante-dix, avant que le Liban n'entre de plain-pied dans le cycle de la violence, une secrétaire pouvait s'offrir des vacances d'une dizaine de jours à Paris tous frais payés. Aujourd'hui, c'est un luxe que même un cadre supérieur ne peut se permettre. Pourquoi ? En 1972 par exemple, le salaire mensuel d'une secrétaire, disons 600 livres libanaises, équivalait à 1 200 francs français. La nuitée d'un hôtel décent deux-trois étoiles à Paris se montait à 65 FF environ, soit 33 LL. Aujourd'hui, cette même nuitée coûte dans les 150 euros, soit 330 000 LL. Dix mille fois plus ! Or, les salaires chez nous n'ont pas suivi, loin de là : en quarante ans, ils ont été multipliés par 1 500 à 2 000 tout au plus. Au salaire d'antan de 600 LL correspond en effet aujourd'hui une fourchette de...
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