Deraa aura été, comme Hama dans le passé, le centre de l'opposition au régime de Damas incarné par le président et son cercle intime de satrapes corrompus qui maintiennent le pays sous une chape de plomb depuis des décennies. Il ne manque que Rifaat et ses redoutables Brigades de défense pour que le tableau soit complet. On se serait vraiment cru en 1980. Mis à part quelques détails, insignifiants vu le parallélisme existant dans l'ampleur de la répression et des moyens utilisés, rien n'a vraiment changé sous le ciel de Syrie sinon le fait qu'un discours menteur doit désormais couvrir le grincement des chenilles des blindés. Aujourd'hui, le gouvernement syrien fait face à une agitation populaire, multiforme et spontanée et, comme jadis, ce gouvernement, une pâle imitation de ce que fut la Syrie hafez el-assadiste, tente de circonscrire cette opposition, légitime dans ses revendications, aux Frères musulmans et aux intégristes, de façon à sauvegarder son image « progressiste ». Bien sûr des coupables ont été arrêtés et sont actuellement interrogés, et quand on connaît les méthodes d'interrogatoire utilisées par Rustom Ghazalé, on peut être assuré que des aveux suivront, même s'il ne s'agira que d'aveux d'innocents. Le régime syrien ira même, dans un souci d'objectivité, jusqu'à faire défiler devant les cameras des supposés coupables, hébétés par les coups et exténués par les tortures, qui se mettront à réciter des mélopées sans queue ni tête où le merveilleux et l'imaginaire vont se mélanger à une réalité encore plus triste, celle d'un régime qui n'hésite pas à massacrer, pour l'exemple. Deraa fut le bouc émissaire rêvé. Ville frondeuse par excellence aux yeux du gouvernement, elle devait être mise au pas afin d'empêcher que la contagion ne s'opère et que les Syriens ne se mettent à rêver de liberté ou pire encore, qu'ils ne se mettent à revendiquer leur droit à cette liberté que beaucoup d'entre eux n'ont jamais connu.
Le « Livre noir de l'agriculture »
Nous recevons chaque jour dans nos assiettes notre dose de pesticides et autres résidus médicamenteux. L'agriculteur ne s'en sort plus, et il est injustement voué aux gémonies, lui qui n'est que le bouc émissaire d'un système. La confiance est donc rompue. Ainsi commence l'enquête de la journaliste Isabelle Saporta qui, pendant deux ans, a parcouru les campagnes françaises pour sortir son dernier chef-d'œuvre, le Livre noir de l'agriculture, où elle remonte de la fourche à la fourchette, pour relater l'histoire de tous ces cours d'eau pollués, des pesticides, des animaux traités à l'antibiorésistance, bref tant de facteurs qui provoquent des cancers.
Que pouvons-nous dire de notre pays, de notre agriculture, de nos bétails et de nos poulaillers, de nos cours d'eau, dont le fleuve de Beyrouth - pour n'en citer qu'un seul ? Comment peut-on prouver, en l'absence de statistiques et d'enquêtes sérieuses, que ce que nous mangeons est vraiment sain ? La preuve ? Le pain garde-t-il toujours le même goût qu il avait il y a dix ans et, s'il n'est pas consommé dans les 24 heures, n'est-il pas rongé par la moisissure ? Que pourra nous raconter notre ministre de l'Agriculture sur nos légumes et fruits, sur ces tomates qui nous proviennent toutes rouges ou jaunâtres selon leurs origines, ou ces concombres qu'on mange presque toute l'année alors qu'ils n'étaient que saisonniers, sur ces fraises toutes rouges qu'on s'arrache comme de petits pains ? Que dire aussi de cette viande dans nos supermarchés, qui provient des quatre coins de la planète ? Pourra-t-on rêver de manger sain, un jour, comme le propose la journaliste ou continuera-t-on de brosser un tableau alarmiste, en reprenant la phrase célèbre de Gebran : « Gare à une nation qui ne mange pas de ce qu'elle cultive » ?

