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Moyen Orient et Monde - Interview

Sans réformes, la Jordanie se dirige « droit vers la catastrophe »

Farès al-Fayez, membre d'une puissante tribu jordanienne, n'hésite pas à comparer la reine Rania aux épouses des anciens présidents tunisien Zine el-Abidine Ben Ali et égyptien Hosni Moubarak.


Les réformes en Jordanie, Farès al-Fayez en a fait son fer de lance. Ce membre influent de la tribu Bani Sakhr, l'une des plus puissantes du royaume hachémite, dénonce sans ménagement le système politique actuel, l'accusant d'être à l'origine de tous les maux dont souffre le pays : injustice sociale, manque de libertés, corruption... Sur ce dernier point, il mène une campagne virulente et controversée contre la reine Rania et « sa clique ». Radical et intransigeant, ce cinquantenaire, qui est également professeur de sciences politiques à l'Université jordanienne, dit avoir été victime de deux tentatives d'assassinat.

Q. Ces dernières années, vous vous êtes bâti une réputation de « faucon » en matière de réformes. Où vous situez-vous par rapport à l'opposition jordanienne qui mobilise des milliers de jeunes Jordaniens dans la rue ?

R. Personnellement, je me considère comme étant indépendant. J'ai bien sûr des contacts avec plusieurs opposants, mais je ne suis affilié à aucun parti politique. On se rejoint sur plusieurs revendications, dont celles concernant les réformes et la lutte contre la corruption, largement répandue dans la société jordanienne. La corruption, dont nous souffrons depuis plus de trente ans, a été le principal déclencheur de tous ces mouvements de contestation. La dette nationale a aujourd'hui franchi les 17 milliards de dinars (23,9 milliards USD). C'est un chiffre considérable par rapport à un pays dont la population ne dépasse pas les 5 millions d'habitants. Par conséquent, la pauvreté s'est énormément aggravée, le chômage s'est durablement installé et la justice sociale est pratiquement inexistante.

Vous parlez de la corruption, mais qu'en est-il des réformes politiques ? Sont-elles nécessaires ?
La corruption ne peut être anéantie sans de vraies réformes politiques. La corruption existe parce qu'il n'y a pas de libertés en Jordanie. Nous vivons sous la tyrannie. La situation est pratiquement la même dans tous les pays arabes, du Maroc à Bahreïn, en passant par le Yémen, l'Égypte et la Syrie. La Jordanie ne fait pas exception. Les Jordaniens ont vécu sous la loi martiale de 1957 à 1992. À cette date, le roi (Hussein) avait légalisé les partis politiques, mais, en réalité, la politique est restée inchangée parce que les mentalités n'ont pas évolué. En pratique, c'est une petite élite qui ne représente que 2 ou 3 % de la population jordanienne qui tient véritablement les rênes du pouvoir. C'est ce qu'on appelle un système oligarque.

De quelles réformes politiques a besoin le royaume, selon vous ?
Il faut avant tout dissoudre le Parlement actuel parce qu'il ne représente pas le peuple jordanien. Les dernières élections parlementaires ont été entachées de fraudes. Il faut que le roi forme un comité pour étudier la mise en place d'une nouvelle loi électorale juste et plus adaptée à la société contemporaine. Ensuite, il est nécessaire de former un gouvernement d'union nationale et de juger tous les responsables accusés de corruption. Évidemment, nous réclamons aussi davantage de libertés sur tous les plans, notamment médiatique, politique, académique, etc. Cela implique une réglementation du rôle des services de renseignements, qui ne doivent plus se mêler des plus petits détails de la vie quotidienne des citoyens.

Il existe des tensions aujourd'hui en Jordanie. Certains accusent les « réformateurs » de vouloir renverser la monarchie hachémite. Qu'en pensez-vous ?
Le changement est un processus naturel qui survient dans toutes les sociétés du monde. Et avec toute évolution, il y a toujours eu une certaine résistance. Cela fait partie de la nature humaine.
Dans le cas de la Jordanie, une partie de la société s'oppose aux réformes parce qu'elle y voit une atteinte à ses intérêts personnels. Et comme dans tous les pays autoritaires et policiers, l'État encourage ces gens-là à affronter les « réformateurs », créant une atmosphère très tendue qui risque de déclencher un conflit interne. Au lieu de se comporter comme un père pour toute la nation, le souverain est en train de semer la discorde au sein de son propre peuple. S'il refuse de mener à bien les réformes requises, la Jordanie se dirige droit vers la catastrophe. Et, malheureusement, j'ai bien peur qu'il ne soit déjà trop tard. Il n'y a aucune volonté politique perceptible tant que ce sont les mêmes personnes qui nous gouvernent.
En 2009, deux ans avant le début de la contestation, plus de 76 personnalités indépendantes, dont moi-même, avons signé une pétition à l'adresse du roi Abdallah II, dénonçant la corruption, la privatisation, les confiscations de terres et les atteintes aux libertés. Mais le document est resté lettre morte. Plus récemment, le 5 février 2011, nous étions 36 personnalités bédouines (issues des plus grandes tribus jordaniennes - les Bani Sakhr, Abadi, Chokabi et Manasser) à avoir lancé un appel similaire au roi afin de lui ouvrir les yeux. Il n'a toujours rien fait...

Dans cette dernière pétition, vous critiquez avec virulence l'épouse du roi, l'accusant d'être « à la tête de la corruption ». Pourquoi de telles accusations qui, par ailleurs, ont été perçues par certains observateurs comme dirigées contre les Jordaniens d'origine palestinienne, comme la reine Rania ?
Pas du tout. Nous ne l'attaquons pas parce qu'elle est d'origine palestinienne. Il y a beaucoup de hauts responsables dans le gouvernement jordanien qui sont d'origine palestinienne, et nous n'avons rien contre eux. Les Palestiniens sont nos partenaires. Ils se sont installés dans ce pays parce qu'ils ont été chassés de leurs terres par les Britanniques et les sionistes. Certes, la cohabitation a été imposée aux Jordaniens, mais notre problème n'est pas avec eux.
Ce que nous dénonçons est le fait que l'épouse du roi fasse partie d'une élite corrompue. Elle et sa « clique », notamment ses frères et ses oncles, ont mis la main sur de nombreux projets et entreprises privées en Jordanie. Ce que je dis n'est pas un secret.
Mais nous refusons d'être accusés de racisme. La raciste, c'est elle (la reine). Elle ne choisit que des Palestiniens pour les postes importants dans les grandes entreprises, et même au sein du gouvernement. Elle en a naturalisé beaucoup afin qu'ils lui rendent des services. Elle veut vider la Palestine des Palestiniens et les faire venir tous en Jordanie. C'est son plan. Et le roi n'y peut rien parce qu'elle le contrôle. Elle influence toutes ses décisions ainsi que celles du gouvernement bien que la Constitution ne lui donne aucune prérogative. La Constitution jordanienne ne mentionne même pas le titre de « reine ».

Mais la reine n'est-elle pas appréciée pour l'image qu'elle donne de la Jordanie, notamment à l'étranger ?
Et comment ! Elle a été nommée femme la plus élégante du monde en 2010. Tout cette élégance vient de l'argent qu'elle dépense sur sa garde-robe, ses chaussures, ses bijoux. C'est totalement inacceptable ! La Jordanie est un pays du tiers-monde, pauvre et endetté. Comment nous taire alors qu'elle porte des vêtements signés Christian Dior pour visiter les camps des réfugiés palestiniens. C'est honteux ! Elle se comporte comme une enfant gâtée qui n'est jamais satisfaite. Ses agissements sont comparables à ceux de Suzanne Moubarak et Leila Trabelsi Ben Ali, qui ont détruit l'Égypte et la Tunisie. Elle trahit mon pays, le peuple et la cause palestinienne.

L'opposition jordanienne peine toujours à rallier la masse populaire. Pourquoi ?
Les gens ont peur. Ils souhaitent le changement, mais ils ne sont pas prêts à verser du sang pour y arriver. Et, malheureusement, tout changement ne peut avoir lieu sans sacrifices. Tel a été le cas avec la Révolution française, lorsque le peuple a condamné à mort la reine Marie-Antoinette et son mari, le roi Louis XVI, à la fin du XVIIIe siècle.

Nous n'en sommes pas encore là... Non ?
Tout est possible. On ne sait pas ce que nous réserve l'avenir. Le changement, tout comme l'accouchement, se produit dans la douleur et dans le sang.

 

AMMAN - Propos recueillis par Rania MASSOUD

Les réformes en Jordanie, Farès al-Fayez en a fait son fer de lance. Ce membre influent de la tribu Bani Sakhr, l'une des plus puissantes du royaume hachémite, dénonce sans ménagement le système politique actuel, l'accusant d'être à l'origine de tous les maux dont souffre le pays : injustice sociale, manque de libertés, corruption... Sur ce dernier point, il mène une campagne virulente et controversée contre la reine Rania et « sa clique ». Radical et intransigeant, ce cinquantenaire, qui est également professeur de sciences politiques à l'Université jordanienne, dit avoir été victime de deux tentatives d'assassinat.Q. Ces dernières années, vous vous êtes bâti une réputation de « faucon » en matière de réformes. Où vous situez-vous par rapport à l'opposition jordanienne qui mobilise des milliers de...
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