Un espace pour huit solitudes, huit présences aux divagations et transformations multiples. (Photo Ibrahim Tawil)
Un spectacle guère sous influence, mais empreint de folie et profondément voué, dans ses prétendues digressions, à la cause de la condition humaine. Un vrai credo en la force et l'humilité d'une humanité qui ne baisse jamais totalement les bras. Qu'a fait Pina Bausch d'autre que parler du sort de gens, de leur condition, de tenter de savoir ce qu'ils sont, ce qu'ils font, ce qui les motive, ce qu'ils deviennent avec ou sans le temps ?
C'est dans ce sillage d'interrogations, d'interpellations et de préoccupations que se place d'emblée ce spectacle du chorégraphe flamand polymorphe, aussi bien tenté par le mime que le cirque, le théâtre et la musique. Un chorégraphe aujourd'hui orthopédagogue auprès d'enfants handicapés et toujours aux aguets des êtres mal dans leur peau et guettés par la stridence des villes, le désarroi et le mal de vivre.
Une scène nue. Deux micros, deux baffles et un tas de couvertures orange. Viennent de la salle, un à un, huit danseurs et danseuses. Ils se déshabillent calmement, dos au public. L'effeuillage terminé, ils restent dans leur éclatante nudité, en boxer moulant, slips, soutiens-gorge.
Ils s'emmitouflent chacun d'une couverture comme pour partager un espace commun. Espace pour huit solitudes. Huit présences. Présences aux divagations et transformations multiples.
Sur fond de beuglement de bovidés dans un pré, huit personnages, faussement extatiques ou ébaubis, sonnés ou lucides, en quête d'humanité, pour des rencontres (im)probables et un équilibre fragile.
Des personnages qui se toisent, se reniflent, s'aimantent, se rejettent, fusionnent, s'impatientent, se brouillent, s'embrouillent, s'attendent, se retrouvent, se perdent.
Et s'enclenche lentement, sur un ton vaguement narquois, entre timidité et troubles psychologiques, entre humour désinvolte et gravité sans importance particulière, un ballet où le corps, instrument d'argile malléable, trace ses limites, farfouille dans ses possibilités, ses potentialités, découvre ou ignore l'autre, tente une remontée en surface d'eaux dangereuses.
Dans une gymnastique lente, décousue, désarticulée, fantasque, faite d'acrobaties, de pirouettes et de contorsions, les corps exultent et se défoulent. Des corps vecteurs d'émotions, de sensations. Et de surprises aussi.
Comme des épileptiques en quête d'harmonie, huit êtres, entre spasmes, tics, grimaces, corps tordus, atteignent les limites de la folie et dénoncent, mine de rien, les violences et l'absurdité urbaines. Dans une narration surréaliste, faite parfois d'une gestuelle démentielle dans sa fausse irrationalité, entre pépiements d'oiseaux, une fugue de Bach, mugissements de vaches ou aboiements spumeux de chiens furieux, les vivants s'empêtrent et s'enferrent pour une honorable issue de sortie.
On se réfère volontiers à l'un des entretiens d'Alain Platel expliquant la démarche de son travail : « Toutes mes pièces traitent essentiellement de la façon dont les gens "bricolent" dans leurs rapports. Ce qui fait naître des images bizarres et des dialogues dansants formant ensemble un récit chaotique. »
Sans jamais tracer de frontières précises entre normal et anormal, humain ou animal, douleur et plaisir, ce spectacle, audacieusement truculent dans son délire et sa liberté tissée de fantaisie et de verve débridée, est un savoureux moment où la danse est bien plus que simple divertissement ou démonstration de prouesse corporelle.
C'est avec un délicieux sentiment de joie et de curieuse euphorie qu'on traverse ce passage « clubiste » du spectacle où entre karaoké et rythmes percussifs, les danseurs font, sur les cadences et mélodies de tubes encore en vogue, d'inénarrables numéros de danse de boîte. À connotations sexuées, avec un sens ravageur de la distanciation et de l'isolement des êtres ! Impayable surtout ce jeune homme qui finit, sans peur de s'exposer ou de bouger, fesses et paquet gainés dans son boxer en stretch, se trémoussant en l'air aux dernières rangées, au milieu des spectateurs à la fois pris de court et ravis. Une salle interactive qui l'applaudit à tout rompre tandis qu'il dévale les escaliers dans le noir pour rejoindre la scène.
Et la boucle se referme avec les huit danseurs qui abandonnent leur couverture et se rhabillent en silence. Pour se fondre au public et reprendre en toute humilité et anonymat leur siège. Comme des fantômes qui ne sont plus rien sans leur couverture. Mais l'image du spectacle, comme une onde de choc, est fermement ancrée dans la mémoire.

