Je me souviens du temps où les bonnes gens discutaient de questions politiques et sociales autour d'une tasse de café, maudissaient tous les politiciens et mettaient fin à leur conversation avec : « Yalla ! Mais que pouvons-nous faire ? On se revoit demain. » Et le lendemain, un autre café et le même soupir. Tout au long de ces années, nous avons eu les dirigeants que nous méritons. Et nous les aurons toujours...
Puis vint la révolution du Cèdre, quand les Libanais se sont unis pour exiger le retrait de l'armée syrienne, le désarmement du Hezbollah et le jugement des assassins de l'ancien Premier ministre Rafic Hariri. Et ça a abouti. Du moins on le pensait.
Que s'est-il passé ? Si l'armée syrienne s'est bien retirée, les services de renseignements syriens, eux, sont revenus, si tant est qu'ils aient jamais quitté ; le Hezb non seulement a gardé ses armes, mais a augmenté son arsenal et déclenché contre Israël une guerre qui a détruit l'infrastructure du pays. Entre-temps, Samir Kassir, Georges Haoui, Gebran Tuéni, Pierre Amine Gemayel, le capitaine Wissam Eid et tant d'autres ont été assassinés.
Aboul Kassem el-Chabi écrivait dans les années 1920 : « Si le peuple un jour choisissait de vivre, le destin ne peut que se conformer... » Pourquoi le destin ne se
conforme-t-il pas au Liban ? Est-ce parce que nous ne sommes pas unis ? Politiquement, nous ne devrions pas l'être. Les plus grandes démocraties ne le sont pas. Les nations évoluent grâce à des échanges d'idées. Mais elles sont unies dans l'intérêt commun du pays. Et nous ne le sommes pas. Nous avons plusieurs choix de vivre : option syrienne, option iranienne et beaucoup d'autres.
La réalité est que nous n'avons pas été élevés et formés à aimer notre pays. Combien de parents racontent à leurs enfants pourquoi ils devraient aimer le Liban, ou parlent de la fierté d'être libanais ? Combien de temps les écoles consacrent-elles à sensibiliser les jeunes à respecter le Liban, à respecter les lois, la Constitution, les droits et les institutions ; combien d'écoles sensibilisent-elles aux responsabilités individuelles et à l'appartenance à une nation ?
Nous avons peut-être perdu aujourd'hui une raison valable d'être fiers parce que la réputation de notre pays a été ternie par la guerre civile, les assassinats, l'association avec le terrorisme. Autrefois, nous en étions fiers, mais pour de fausses raisons, comme la vie nocturne et les voitures de luxe.
Mais ceux qui aiment vraiment le Liban l'aiment malgré tout. Ils l'aiment comme des parents aiment un enfant immature, irréfléchi et ayant de mauvaises fréquentations. Ils l'aiment parce ce que ça fait mal de l'aimer et qu'ils souhaitent que les choses soient différentes. Ils l'aiment parce qu'ils croient qu'un jour, les choses vont changer. Ils espèrent. Ils ont toujours espéré. Et ils l'aiment encore plus lorsque les honnêtes gens sont assassinés pour avoir osé l'aimer. Ils l'aiment quand d'autres abusent de lui. Ils l'aiment quand d'autres le vendent. Ils l'aiment, pas parce qu'il est musulman, chrétien, arabe ou pro-Occident, ils l'aiment parce qu'il est résilient. Ils l'aiment simplement et souffrent en l'aimant.
Nous sommes individualistes. Notre intérêt personnel passe en premier. Nous aimons nous classer : musulmans ou chrétiens, puis sunnites ou chiites, puis maronites ou grecs-orthodoxes. Nous sommes sunnites haririens ou sunnites je ne sais trop quoi, chiites hezbollahis ou chiites amalistes, maronites aounistes ou maronites FL, arabes ou non-arabes. Accessoirement, nous sommes libanais.
Pendant des décennies, des siècles, nous avons compté sur une intervention extérieure pour sauver le pays. De la France, des États-Unis, de la Syrie sœur, le Liban a toujours attendu un sauveur. Nous n'avons jamais été assez forts pour nous tenir droits et gagner le respect des autres en établissant notre propre identité et en luttant pour nos principes. Quels principes ? Pourrait-on se demander ? Mais des principes communs nationaux.
Il est temps qu'on se fasse une bonne raison pour être fiers de notre pays. Oui, nous aimons le Liban malgré tout et même quand c'est pénible de l'aimer.
Brian BRAHIM
East Brunswick, New Jersey - États-Unis


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