Mais pourquoi cette mutation régressive du régime politique ? Parce que la nature des divisions internes, mal inévitable tout compte fait dans un pays composite, a changé. De politique, limite idéologique, dans le temps, elle a gagné un caractère confessionnel bien plus marqué. Au départ, le clivage opposait deux camps de dimension pareillement nationale, englobant donc des forces, ou des alliances, de toutes les communautés, le Destour et le Bloc national. Tout se jouait, du moins pour la forme, dans les règles : l'opposition ne boycottait pas les séances d'élection d'un chef de l'État, car la présence des représentants du peuple à une telle occasion majeure était considérée comme le moindre des devoirs civiques et nationaux. Chaque député pouvait donc voter pour le candidat de son choix ou déposer dans l'urne un bulletin blanc. Le summum de l'expression démocratique a été enregistré en 1970, lorsque le président Sleiman Frangié avait été élu contre Élias Sarkis (lui-même devenu plus tard président) par une seule voix de différence. De même, la formation des gouvernements restait strictement régulière. Un parti ou un bloc dont les revendications étaient rejetées décidaient ensuite, selon les circonstances, de voter quand même la confiance, de la refuser ou de s'abstenir. Tous ces cas de figure ont été expérimentés au fil des décennies.
Mais jamais une force politique exclue du pouvoir, se considérant frustrée ou lésée, ou voyant certaines de ses demandes rejetées, ne recourait à la rue ou à la menace des armes. Comme c'est, dramatiquement, le cas depuis quelques années. Depuis donc que le facteur communautaire, singulier, du fait principalement de la mainmise du tandem Amal-Hezbollah sur la collectivité chiite politique, a pris le pas sur les oppositions de caractère général. Les groupes spirituels qui n'étaient pas représentés par certaines figures de proue l'étaient toujours par d'autres, relevant d'une ligne politique distincte. Il y avait donc émulation d'influence au sein même de chaque communauté et la démocratie y gagnait.
Aujourd'hui, chaque communauté, chaque rite même, peut s'arroger le droit de bouder les échéances institutionnelles, en commençant par l'élection présidentielle, ou de refuser de participer au pouvoir en cas d'exigences insatisfaites. En d'autres termes, tout le monde se réserve un droit de veto, de blocage et de torpillage du système. C'est bien à quoi aboutit la trouvaille de la démocratie dite consensuelle.
L'un de ses effets les plus dangereux, pour la paix civile elle-même, est qu'elle impose que toute décision importante soit prise à l'amiable, donc à l'unanimité. Ce qui est manifestement impossible dans un cas crucial comme le TSL, l'armement hors légalité, et la décision de guerre et de paix.
Comment éviter ces périls ? Simplement par un retour à l'esprit des institutions et des lois. Des personnalités affirment ainsi que, sauf en cas d'excuse légitime, aucun député ne doit s'autoriser à bouder la séance d'élection d'un chef de l'État. Un événement démocratique essentiel qui ne doit pas être court-circuité par un défaut de quorum délibéré. Pour ce qui est des gouvernements, ils devraient être pris en charge par la majorité. Sauf si les circonstances imposent un cabinet d'union. Auquel cas, sa formation doit donner lieu à un accord préalable sur son programme d'action.

