- J'aimerais bien revoir, une dernière fois, ma chère mère.
Et l'autre de s'interposer :
- Et moi je demande qu'on l'empêche de la voir ; telle est mon ultime volonté !
Serait-ce le fond des Libanais, passés pour être les rois de la chicane, et cela en de brèves lignes prophétiques balancées par un illustre inconnu ? Aujourd'hui, la terre tremble autour du pays du Cèdre. Ce sont les maîtres du monde qui font le grand ménage dans le nouveau Moyen-Orient ; les suzerains et despotes de tout genre et de très mauvais genre tombent l'un après l'autre. La théorie du chaos et l'effet papillon battent leur plein. Fidèles à eux-mêmes, les Libanais restent inconscients de la transformation systémique qui s'opère autour d'eux. Ali contre Omar, Karbala contre Massada, Tyr contre Byblos, laïcité contre confessionnalisme... du haut de tant de siècles d'histoire des chocs tectoniques et une incapacité génétique à se mettre d'accord, pour confirmer ainsi la nature belliqueuse d'un peuple similaire à une femme de mauvaise vie vieillissante qui refuse de changer de préjugés !
Le 22 novembre 1943, le Pacte national est mis en place, les sunnites renoncent à la revendication d'annexion à la Syrie et les maronites renoncent à la protection de la France. Ce qui fera écrire à Georges Naccache, dans L'Orient du 10 mars 1949 : « Deux négations ne font pas une nation. » Bien que les rôles se soient inversés maintes fois au prix d'allégeances tous azimuts et qu'une communauté (je veux dire par là les chiites) réclame son droit à avoir sa propre politique étrangère, et ce sur un pied d'égalité avec les deux autres composantes, nous aurions aimé entendre l'avis de Naccache sur ce point épineux : qu'en est-il devenu du fameux « ni, ni ? ». Or, il faut bien préciser que ces deux négations prêchées si bien par les deux patrons de l'indépendance, Khoury et Solh, constituent le firmament du droit de la neutralité.
Conformément aux règles générales du droit de la guerre, tout État qui ne veut pas participer à une guerre a le droit de proclamer sa neutralité. Les règles classiques qui constituent ce statut résultent de la Déclaration de Paris en 1856, du Traité anglo-américain de Washington de 1871 et, surtout, de deux conventions de La Haye de 1907. Différentielle ou intégrale, cette neutralité occasionnelle, le temps d'un conflit, et volontaire est totalement différente de la neutralité perpétuelle, qui est une obligation juridique. Dans ce second cas, l'État neutre est tenu de le demeurer face à quelque conflit que ce soit. La Suisse a de ces obligations une conception particulièrement exigeante qui l'a conduite à se tenir à l'écart des Nations unies jusqu'à présent. Le conseil d'un homme réputé pour sa sainteté, Nicolas de Flüe (1417-87), qui préconisait de ne pas se mêler des affaires des autres, a orienté la politique de la Suisse pendant près de 500 ans. Le statut de neutralité n'a pas seulement protégé ce pays de la guerre, mais il a aussi permis d'éviter qu'il ne soit déchiré en période de conflit, car les différentes communautés linguistiques auraient pu être tentées de se ranger chacune du côté d'un belligérant. Bien qu'il n'en aille pas forcément ainsi (Suède), la neutralité est généralement garantie par un traité multilatéral. Tel a été le cas de la Belgique (traités de 1831 et 1839), de Luxembourg (1867), du Laos (1962), de la Suisse (Acte final de la conférence de Vienne, 1815, réaffirmé par les Traités de paix de 1919) ou de l'Autriche (Traité d'État de 1955). Malte s'est déclarée perpétuellement neutre en 1981 et le Costa Rica en 1983, et ces deux pays ont cherché à faire reconnaître leur neutralité par les puissances. L'Acte final d'Helsinki de 1975 reconnaît aux participants le droit à la neutralité et le document de clôture de la réunion de Madrid de 1983 sur les suites de la CSCE « prend note » de la Déclaration maltaise. Dans le régime traditionnel, l'État neutre est tenu d'observer deux obligations complémentaires : l'obligation d'impartialité et l'obligation d'abstention. Il ne doit favoriser aucune puissance en conflit et doit se tenir à l'écart des opérations militaires. En revanche, les belligérants doivent respecter la neutralité de l'État neutre. En ce sens, ils ont notamment l'obligation de respecter le territoire de cet État, de s'abstenir d'en faire un théâtre des opérations militaires, de l'envahir afin de le transformer en une base, de s'en servir comme lieu de transit militaire. L'extension de la guerre visant un État perpétuellement neutre est considérée illicite du point de vue du droit international public. Il nous semble intéressant de citer dans ce sens le contenu du télégramme de Sir Edward Grey à Sir E. Goschen, du 4 août 1914 : « Nous apprenons que l'Allemagne a adressé au ministre des Affaires étrangères belge une note lui déclarant que le gouvernement allemand se trouvera obligé de mettre à exécution, au besoin par la force, les mesures qu'il juge indispensables. Nous apprenons également que la neutralité du territoire belge a été violée à Gemmerich. Dans ces conditions, et vu que l'Allemagne a refusé de nous fournir, au sujet de la Belgique, les mêmes assurances que celles données la semaine dernière par la France en réponse à notre demande faite simultanément à Berlin et à Paris, nous sommes obligés de réitérer ladite demande et d'exiger qu'il lui soit fait une réponse satisfaisante. Qui devra nous être parvenue ici ce soir avant minuit. Dans le cas contraire, vous demanderez vos passeports et déclarerez que le gouvernement de Sa Majesté Britannique se voit dans l'obligation de prendre toutes les mesures en son pouvoir pour sauvegarder la neutralité de la Belgique et faire respecter un traité auquel l'Allemagne aussi bien que l'Angleterre ont souscrit » (Livre bleu, 191, 1914, n° 159).
Le Liban concentre depuis l'aube de l'histoire écrite les affrontements des puissances régionales, en plus des tensions internes. Cela ne peut plus durer ! Reconstruction sur reconstruction, guerre sur guerre... Comment se fait-il qu'un si petit territoire soit la cible de tant de conflits et qu'il ne soit pas encore neutre ? Deux négations pour un pays comme le Liban : ni Occident ni Orient. Ni chrétien ni musulman. Ni américain ni iranien forgent justement une nation. Un pays libre, démocratique, égalitaire et, le plus important, neutre, fera sûrement du pays du Cèdre un havre de paix dans un Orient tumultueux. Cheikh Béchara, Riad bey, nous vous avons mal compris. En fait, nous n'avons rien compris !

