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Économie

Peut-on prévoir les bulles ?

Par Robert J. Shiller

Robert J. Shiller enseigne l’économie à l’université de Yale aux USA et il est économiste en chef de MacroMarkets LLC. Il a écrit en collaboration avec George Akerlof un livre intitulé « Animal Spirits : How Human Psychology Drives the Economy and Why It Matters for Global Capitalism » (Les Esprits animaux – comment les forces psychologiques mènent la finance et l’économie).

Comme j'ai beaucoup écrit sur la spéculation, on me demande souvent où apparaîtra la prochaine bulle spéculative. Dans l'immobilier à nouveau ou peut-être sur le marché boursier ?
En fait, je n'en sais rien, mais j'ai quand même une petite idée. Personne ne peut prévoir avec précision les bulles. À mon avis, il s'agit d'une sorte de maladie sociale contagieuse. Elle se forme quand le taux de transmission des idées qui sous-tendent sa formation augmente, mais ce taux de transmission dépend aussi du mode de pensée des acteurs du marché - ce qui est difficile à évaluer.
L'apparition de petites bulles sur certains titres particuliers est très fréquente, mais cela ne répond pas à la question. Par contre, les grosses bulles sont rares, et comme elles mettent plusieurs années avant d'éclater, les prévoir suppose d'anticiper sur une très longue période - un peu comme si l'on voulait prédire qui sera au pouvoir dans 10 ans.
Mais la probabilité de formation d'une bulle n'est pas la même dans tous les secteurs. En toute logique, il faut regarder avant tout la Bourse, car c'est un secteur où l'on recourt fréquemment à l'effet de levier et son histoire est jalonnée de bulles, dont trois géantes au XXe siècle, dans les années 1920, 1960 et 1990. Par contre, il n'y a eu qu'une bulle dans l'immobilier aux USA au cours des 100 dernières années, celle des années 2000.
Un peu partout, la Bourse a rebondi après sa dégringolade de 2009. L'indice S&P 500 a fait un bond de 87 % en termes réels depuis le 9 mars de cette année. Il y a eu tellement d'erreurs dans les prédictions boursières qu'il vaut mieux éviter de prédire si le rebond va se prolonger ; on peut néanmoins remarquer qu'il ne ressemble pas à une bulle, mais à la fin de la hantise de la dépression. La hausse des prix des actions ne s'est pas accompagnée d'une explication liée à l'évolution du monde à laquelle tout le monde aurait adhéré, mais elle a été accueillie avec un soupir de soulagement.
De la même manière, les prix de l'immobilier sont à la hausse depuis un an ou deux dans plusieurs pays, notamment en Chine, au Brésil et au Canada, et il pourrait en être bientôt de même ailleurs. Mais il ne faut pas s'attendre à une nouvelle bulle dans les pays qui viennent d'en connaître une. Les gouvernements conservateurs vont probablement réduire les subventions dans ce secteur, et l'atmosphère dans les pays concernés ne paraît pas propice à la formation d'une bulle.
Par contre, la hausse du prix des matières premières pourrait se prolonger, car les préoccupations liées à notre époque vont dans ce sens. L'inquiétude croissante suscitée par le réchauffement climatique et ses conséquences sur le prix des produits agricoles, et l'inquiétude soulevée par les hivers froids et neigeux dans l'hémisphère nord et leur impact sur la facture du chauffage sont contagieuses. Les événements du moment renforcent encore ces préoccupations : les révolutions au Moyen-Orient, déclenchés selon certains observateurs par le coût élevé de l'alimentation, pourraient pousser encore à la hausse le prix du pétrole.
Je m'attendrais plutôt à ce que la bulle de la prochaine décennie concerne les terres agricoles, et pas seulement parce que depuis quelques mois on parle de la hausse de leur prix aux USA et au Royaume-Uni.
Il est vrai que ces terrains jouent un rôle bien moins important que les autres actifs sur lesquels on peut spéculer. Ainsi aux USA, l'ensemble des terres agricoles représentait une valeur de 1 900 milliards de dollars en 2010, contre 16 500 milliards pour le marché boursier et 16 600 pour le marché immobilier bâti. Et les grosses bulles dans ce secteur sont rares, il n'y en a eu qu'une aux USA au XXe siècle, au moment où la peur de la surpopulation régnait un peu partout dans les années 1970.
Mais l'intérêt pour les terres agricoles, au moins dans certains pays, pourrait avoir un caractère contagieux car il se rattache aux préoccupations de notre époque. Leur prix a fait un bond de 74 % en termes réels aux USA lors de la dernière décennie, avec un pic en 2008. Car l'inquiétude si contagieuse à l'égard du réchauffement climatique laisse entrevoir une pénurie alimentaire et une hausse du coût de la terre cultivable à travers la planète, ce qui pourrait accroître encore l'intérêt des investisseurs.
Par ailleurs, on croit que le marché des terrains agricoles et celui de l'immobilier bâti évoluent de concert car les deux ont connu récemment un boom au même moment, au début des années 2000. Mais aux USA, entre 1911 et 2010, la corrélation entre le taux réel de hausse des prix dans l'immobilier et celui des terres agricoles était seulement de 5 %, et les dernières données montrent que les terres agricoles ne suivent pas la baisse des prix de l'immobilier. En 2010, le prix des terres agricoles n'avait baissé en termes réels que de 5 % par rapport à leur pic de 2008, alors que ceux de l'immobilier avaient baissé de 37 % en termes réels par rapport à leur pic de 2006.
Le boom de l'immobilier dans les années 2000 n'était rien d'autre qu'un goulot d'étranglement au niveau de la construction, avec une offre qui ne parvenait pas à satisfaire d'une façon suffisamment rapide la demande d'investissement dans la pierre. Mais cette situation s'est inversée (et va s'inverser dans certains pays) avec un accroissement massif de l'offre. Par contre, l'offre de terres agricoles n'a pas augmenté et les facteurs qui pourraient susciter une envolée de la demande sont en place, comme ils l'étaient dans les années 1970 aux USA quand la crainte d'une hausse des prix agricoles a engendré la seule bulle du siècle dans le marché des terres agricoles.
Mais il faut avoir conscience de la difficulté qu'il y a à prévoir les bulles. Or il ne suffit pas aux investisseurs audacieux d'identifier une bulle pour s'y engouffrer, ils doivent aussi tenter de deviner le bon moment pour ramasser la mise et placer leur argent ailleurs.

© Project Syndicate, 2011.
Traduit de l'anglais par Patrice Horovitz
Comme j'ai beaucoup écrit sur la spéculation, on me demande souvent où apparaîtra la prochaine bulle spéculative. Dans l'immobilier à nouveau ou peut-être sur le marché boursier ?En fait, je n'en sais rien, mais j'ai quand même une petite idée. Personne ne peut prévoir avec précision les bulles. À mon avis, il s'agit d'une sorte de maladie sociale contagieuse. Elle se forme quand le taux de transmission des idées qui sous-tendent sa formation augmente, mais ce taux de transmission dépend aussi du mode de pensée des acteurs du marché - ce qui est difficile à évaluer.L'apparition de petites bulles sur certains titres particuliers est très fréquente, mais cela ne répond pas à la question. Par contre, les grosses bulles sont rares, et comme elles mettent plusieurs années avant d'éclater, les prévoir suppose...
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