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Nos lecteurs ont la parole

Ne l’étouffez pas

Georges TYAN
Désormais Saad Rafic Hariri n'est plus. Qu'on ne se méprenne pas sur ce que j'écris : il est toujours parmi nous, bon pied bon œil, mais en tombant la veste et retroussant ses manches, il y a désormais Saad Hariri tout court.
C'est tout à fait naturel et légitime qu'il s'installe enfin à son propre compte, disposant toujours du formidable carnet d'adresses d'un père dont l'ombre lui faisait quand même de l'ombre.
Avancer d'un pas assuré, l'œil toujours rivé sur le passé, est une gymnastique que seuls quelques contorsionnistes très doués peuvent réussir. Et encore, gare aux faux pas, aux trébuchements et aux croche-pieds qu'on vous balance allègrement pour vous faire perdre l'équilibre, chuter et vous casser le cou.
Le passé est dans la tête, les souvenirs et l'histoire aussi, il faut bien les assimiler pour mieux les digérer, et les utiliser en temps opportun. Je présume que depuis six ans qu'il est aux affaires, Saad Hariri a eu tout le loisir de le faire
Les coups qu'il a reçus, les rebuffades, les trahisons aussi, sont autant de diplômes qui viennent enrichir un curriculum vitae déjà bien fourni.
Dans un texto à un ami, j'ai mentionné la journée du 13 mars 2011 comme celle de la renaissance du 14 Mars, et celle de la naissance d'un Saad Hariri nouveau qui, avec la veste, s'est débarrassé, comme d'une camisole, de cette politesse politique qui le freinait, parce que justement, il est le fils de Rafic.
On n'oublie pas facilement un homme de la trempe de Rafic Hariri, quand à chaque enjambée que vous faites dans Beyrouth, son souvenir vous revient à la mémoire. Que serait-ce quand vous habitez sous son toit, que vous portez son nom, que vous mettez vos pas dans les siens.
Personne ne peut exiger de Saad Hariri qu'il renie son héritage, surtout pas ceux qui ont assassiné son père et les martyrs qui l'ont devancé, accompagné et suivi, bien qu'à un moment donné il ait semblé qu'ils eussent obtenu gain de cause.
Tout comme personne ne peut demander à ce million et demi de Libanais qui ont écrit l'histoire il y a six ans de considérer cette journée-là comme un pique-nique au centre-ville, que le passage du temps se chargera de réduire au rang de péripétie folklorique.
Un fait semble certain : les demi-mesures, les demi-teintes, les positions ambiguës, c'est fini ; le syndrome de la peur m'a tout l'air d'être définitivement écarté, du moins je croise les doigts pour que cela soit devenu une réalité tangible.
Et c'est maintenant que le vrai travail commence. Saad Hariri a la lourde tâche de balayer devant sa porte, puisqu'il constitue la clé de voûte du rassemblement du 14 Mars.
Il y a trop d'intervenants, trop de conseillers qui émargent, trop de gens zélés qui transforment la victoire en défaite, comme ceux-là qui ont déroulé le portrait géant d'une personnalité étrangère en plein milieu d'un rassemblement purement et authentiquement national, où seul le drapeau libanais était censé flotter au vent de la liberté, de la souveraineté et de l'indépendance.
Si nous avions carrément profité du raz-de-marée électoral de 2005, fermé la parenthèse de Doha en 2009, nous n'en serions certainement pas à trembler dès qu'une chemise noire se pointe à l'horizon, ou à la vue d'une mitraillette brandie sur un simple étendard jaune ou vert.
Avec des si on met Paris en bouteille. Trop d'hypothèses conduisent à l'aboulie, paralysent la volonté, rendent malléables et mous ceux qui, en principe, détiennent un mandat national, ils ne font pas du surplace, mais reculent à force de concéder.
Et ils ont donné tant et si bien que les acquis de la révolution du Cèdre ont failli ne plus être qu'un souvenir, tout juste bon à mieux asseoir leur passé au détriment de l'avenir de cette magnifique jeunesse qui, dimanche dernier, a montré au monde de quel bois elle se chauffe et que les Libanais n'auront plus froid aux yeux.
Une page nouvelle vient de s'ouvrir, celle de la dernière chance. Je ne sais pas qui, au sein du 14 Mars, se chargera de chasser les marchands du temple, ces parasites plantés çà et là pour détourner la décision interne à l'avantage de leurs maîtres, pour maintenir le clivage entre Libanais et que notre pays continue de servir de soupape de sécurité à la région.
J'estime en toute humilité qu'au lieu de dénigrer comme ils le font et de réduire comme peau de chagrin les participants et leur nombre au rassemblement de dimanche passé, les tenants du 8 Mars doivent très attentivement écouter le non tonitruant aux armes, à la terreur, le oui sans équivoque à la vie, à l'avenir et à la paix civile.
Eux aussi comme Augias, ils ont besoin d'un Hercule pour nettoyer leurs écuries ; un bon coup de balai de part et d'autre remettrait tous les Libanais sur la même longueur d'onde.
Au risque de me répéter et de lasser, de toutes les manigances, guerres pour les autres et gesticulations stériles, une seule constante émerge : nul au Liban n'a pu vaincre l'autre, nonobstant les alliances, mésalliances, appuis en sous-main ou déclarés, internes ou plus sûrement encore importés de l'étranger.
Il faut donc de toutes parts cesser de plastronner ; la cassure n'est pas permise, que les forts en gueule se taisent, ils n'intimident plus. Soyez sourds aux chants des sirènes, ce sont juste des cassandres. Vous prétendez tous aimer le Liban, chacun à votre manière, fort bien, mais ne l'étouffez pas, entendez-vous sur sa pérennité, ce n'est pas difficile quand on est amoureux.

Georges TYAN
Désormais Saad Rafic Hariri n'est plus. Qu'on ne se méprenne pas sur ce que j'écris : il est toujours parmi nous, bon pied bon œil, mais en tombant la veste et retroussant ses manches, il y a désormais Saad Hariri tout court.C'est tout à fait naturel et légitime qu'il s'installe enfin à son propre compte, disposant toujours du formidable carnet d'adresses d'un père dont l'ombre lui faisait quand même de l'ombre.Avancer d'un pas assuré, l'œil toujours rivé sur le passé, est une gymnastique que seuls quelques contorsionnistes très doués peuvent réussir. Et encore, gare aux faux pas, aux trébuchements et aux croche-pieds qu'on vous balance allègrement pour vous faire perdre l'équilibre, chuter et vous casser le cou.Le passé est dans la tête, les souvenirs et l'histoire aussi, il faut bien les assimiler pour mieux les...
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