Sauf que jusqu'à nos jours, cette lutte se livrait dans les règles. C'est-à-dire dans le respect des lois que les chevaliers blancs, généralement des députés ou des journalistes, n'osaient pas transgresser. Ils ne se permettaient ainsi, par crainte de poursuites efficaces en diffamation, ni insultes ni accusations graves portées sans preuve. Ils y allaient donc par étapes bien dosées. Des questions parlementaires adressées au gouvernement, ou des interrogations de presse sur des sujets ou des faits suspicieux. Puis, ordinairement, des demandes de mise en place de commissions d'enquête parlementaires. Dont les conclusions aboutissaient, parfois, à la condamnation ferme d'inculpés. Il convient, à ce propos, de rappeler que le principal champion de ces opérations de nettoyage était, à l'époque, le Amid du Bloc national, Raymond Eddé. Juriste de formation, il prenait soin de bien boucler ses dossiers, pour ne laisser échapper aucune assertion imprécise, ne laisser aucun doute, du moment qu'en droit, le doute bénéficie à l'accusé. Quand il pointait le doigt en direction d'un voleur, il apportait toujours les preuves requises.
Aujourd'hui, cette recherche d'air pur n'est plus qu'un filon politique. Exploité par beaucoup, à hue et à dia, tambours et trompettes à l'appui. Les accusations, et automatiquement les contre-accusations, non documentées pleuvent à gogo dans tous les médias, sur toutes les tribunes, fleurissent dans la plupart des discours, à n'importe quelle occasion. Un bruitage qui, manifestement, procède de l'intox, de la guerre des nerfs, bien plus que d'une volonté de réforme et d'assainissement.
Décret-loi
En février 1953, le gouvernement libanais a promulgué un décret-loi portant le numéro 38, baptisé « d'où tiens-tu cela ? » Mais, effet du vice qu'il devait combattre, il est resté pratiquement lettre morte. Tous les professionnels en avaient peur, les méchants, bien sûr, mais également les bons, qui appréhendaient un retour politique boomerang les sanctionnant pour avoir trahi leur caste. Ainsi, on ne sait pas trop où vogue l'obligation faite aux présidents, aux députés, aux ministres, aux grands commis de l'État et aux agents publics, de déclarer leurs patrimoines de fonds et de biens, mobiles ou immobiliers. Ces dernières années, signe extérieur de richesse soudaine, l'on a vu beaucoup de nouveaux députés, ou ministres, débarquer de vieilles guimbardes genre Columbo, pour s'exhiber, à l'issue de leurs mandats, dans des flottes entières de limousines rutilantes coûtant les yeux de la tête. Idem pour les habitations et les affaires : d'une modeste maison familiale de village, à des batteries de villas et de luxueux manoirs, comme à la propriété, ou la copropriété, de sociétés bien établies sur le marché. Tout cela la tête haute : quand on demande à ces sieurs « d'où tiens-tu cela ? » ils répondent avec aplomb qu'il sont prêts à renoncer à leur immunité parlementaire. Et à dévoiler leurs comptes... C'est-à-dire, en fait, ceux de leur double comptabilité, soigneusement trafiquée par leurs gratte-papier pour paraître irréprochable. D'autant qu'elle est, finalement, très bien protégée par le secret bancaire.
Jadis, suite aux relents nauséabonds d'une forte vague de corruption politique et administrative, de vastes détournements de fonds, le Front socialiste national avait présenté une proposition de loi contre l'enrichissement illicite. Ce bloc regroupait Camille Chamoun, Émile Boustani, Kamal Joumblatt, Ghassan Tuéni, Pierre Eddé, Abdallah el-Hajj et Dikran Tosbath. Le texte avait été diffusé sur les ondes de Radio-Liban, seul émetteur de l'époque. Les gens l'avaient écouté comme s'il s'agissait d'un communiqué numéro un annonçant un pronunciamiento. C'est-à-dire qu'il avait fait l'effet d'une bombe, car nul ne s'attendait à ce qu'un groupe prît le taureau de la corruption par les cornes. Pour les dispositions suivantes : restitution des avoirs dérobés ; sanctions contre tout particulier ayant fait main basse sur l'argent du peuple ou l'ayant gaspillé sans discernement ; châtiment pour tout coupable d'enrichissement illicite avéré. Mais ce n'était, répétons-le, qu'un coup d'épée dans l'eau. Et la corruption, lanlaire, n'a fait que croître, prospérer joyeusement, impunément. Dès lors, comment protester quand le Liban se voit attribuer la place numéro 130 sur la liste publiée l'an dernier par le comité international de la transparence et de la lutte contre la corruption.
Un point à souligner : les campagnes menées actuellement contre le fléau relèvent toutes que la corruption politique est bien plus nocive que les magouilles administratives. On peut observer que c'est là manière de politiser le dossier. Mais il faut en même temps convenir que la corruption est un instrument efficient dans la recherche du pouvoir, ou d'acquis politique. Il n'est, pour le certifier, qu'un simple rappel : l'État libanais perd chaque année près d'un milliard et demi de dollars, du fait de diverses malversations. Ce déficit nuit fortement au développement équilibré et à la croissance économique.

