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Économie - Analyse

Pourquoi céder gratuitement ce qui vaut de l’or ?

De Nicolas ARPAGIAN
À la question : « Détenez-vous des informations stratégiques ? », la plupart d'entre nous répondraient par la négative. N'étant a priori en possession d'aucun secret d'État, ignorant tout de la recette d'un célèbre cola au logo rouge et blanc ou de l'algorithme qui fait le succès de Google, on ne s'imagine guère en heureux propriétaire de données « stratégiques ». Erreur ! Si effectivement nombre d'éléments confidentiels échappent à notre connaissance, chaque individu que nous sommes a en sa possession une masse considérable d'informations à haute valeur ajoutée. À commencer par nos nom, prénom, sexe, âge et adresse. Pour une firme de marketing, une réponse précise et vérifiée de chacun de ces items constitue le fondement d'une base de données exploitable. Plus elle sera en mesure d'accumuler ces références toutes simples dans un fichier, plus elle pourra adresser des messages ciblés à ces contacts. Sans parler des occasions de générer des profits en exploitant ce même listing auprès de différents clients. Un peu comme un lopin de terre qui permettrait plusieurs récoltes simultanées. Un rêve d'agriculteur.
Au-delà de ces informations basiques d'état civil, tout sera bon à prendre pour améliorer la qualification de ce carnet d'adresses un peu particulier. La situation familiale (célibataire, marié, en couple, avec ou sans enfants...) constituera souvent la première cible. Puisqu'elle va conditionner bien des achats : un fringant trentenaire qui vit seul ne consommera évidemment pas les mêmes produits qu'une famille de trois enfants en bas âge... Rien de tel que d'organiser des jeux concours aux primes alléchantes pour susciter des inscriptions en nombre. Et voilà que sous prétexte de participer à une loterie, on remplit un formulaire détaillant les caractéristiques de son foyer. Idem pour les cartes de fidélité. Elles créent un sentiment de proximité avec une enseigne ou une marque, mais constituent encore plus sûrement un aspirateur de nos données personnelles pour que le magasin suive en temps réel la nature de nos achats, leur fréquence et leur montant. Une vision au laser de notre intimité. Il connaît ainsi vos goûts culinaires et même l'évolution de votre vie sentimentale, quand il constate que désormais vous achetez deux sortes de dentifrice ou que des soutiens-gorge apparaissent désormais dans la liste de course de notre célibataire de tout à l'heure.
Les réseaux sociaux sur Internet (Facebook, MySpace, Linkedin...) complètent le dispositif. Pour éclairer cette fois les équipes marketing sur vos goûts musicaux, vos destinations de vacances, vos contacts professionnels, votre cursus académique et plus généralement votre tissu relationnel. Des volumes et une profondeur d'informations que le plus gourmand des services de renseignements n'aurait pas osé espérer. Puisque ces mises à nu successives se superposent à l'envi. Le problème n'est pas tant de se dévoiler auprès d'un prestataire, mais bien l'accumulation de ces renoncements à une sphère privée. D'autant plus que chaque information offerte l'est sans capacité de retour. On ne peut reprendre ce qu'on a ainsi livré en pâture sur la Toile. Seule porte de sortie : l'obsolescence. Faire en sorte que lesdites informations perdent peu à peu de leur valeur en ne les mettant pas à jour. Dans leur quête éperdue de fraîcheur de l'information, les bases de données délaissent ce qui est daté. Et faute de compter sur un effacement des informations nous concernant, on peut croire peut-être en leur lent enfouissement. Sorte d'enlisement version numérique qui nous mettrait - temporairement - à l'abri du regard inquisiteur de nos contemporains. Jusqu'à ce qu'une requête bien formulée sur un moteur de recherche bien aiguisé tire à nouveau nos précieuses données de l'oubli cybernétique. Pour le meilleur ou pour le pire.

*Rédacteur en chef de la revue « Prospective stratégique ».
Auteur de « La Cybersécurité » (coll. Que sais-je ?, PUF, 2010).
Directeur scientifique du cycle « Sécurité numérique » à l'Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (France). Professeur à l'ESA - Beyrouth.

En coopération avec : ESA

À la question : « Détenez-vous des informations stratégiques ? », la plupart d'entre nous répondraient par la négative. N'étant a priori en possession d'aucun secret d'État, ignorant tout de la recette d'un célèbre cola au logo rouge et blanc ou de l'algorithme qui fait le succès de Google, on ne s'imagine guère en heureux propriétaire de données « stratégiques ». Erreur ! Si effectivement nombre d'éléments confidentiels échappent à notre connaissance, chaque individu que nous sommes a en sa possession une masse considérable d'informations à haute valeur ajoutée. À commencer par nos nom, prénom, sexe, âge et adresse. Pour une...
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