Une foule de personnalités a assisté au lancement officiel du nouveau centre. (Photo Michel Sayegh)
« Même si le mot éthique est galvaudé et qu'il est maintenant utilisé a toutes les sauces, l'Espace éthique n'est pas une coquetterie importée de Paris ou de Marseille, dit le Pr Tomb, c'est une nécessité, un lieu de médiation pour les praticiens pressés que nous sommes ».
« A l'hôpital c'est l'homme couché qui oblige l'homme debout », s'est-il plu à rappeler dans un clin d'œil aux politiques où les choses ne devraient pas aller dans le même sens. C'est ainsi que l'ancien ministre de la Santé et président du Comité national consultatif d'éthique, Marwan Hamadé s'est réjoui de ce que « nous voila enfin dégagés des sectarismes et des assises en rentrant dans le monde de la recherche dépouillée, de l'enseignement rigoureux et de la concertation ouverte et libre » grâce à la création d'un tel espace de réflexion. M. Hamadé y voit un accomplissement dans une région où l'éthique fait défaut. A ce propos, le Pr Tomb s'insurge contre l'unification réclamée de l'éthique dans le monde arabe. « Une aberration totale ! Car l'éthique est à l'opposé même de la pensée unique. L'éthique n'est pas une bourgeoise bien rangée ; elle est et doit rester subversive », souligne-t-il. Elle fait appel à la liberté de pouvoir discerner et décider... Liberté qu'il incombe « à la communauté politique de protéger en évitant de tomber dans l'engrenage du choc des civilisations », souligne encore M. Hamadé.
Le rôle du politique, qui devrait se doter d'une vision anthropologique et ne pas s'en remettre seulement aux scientifiques, selon le Pr Courban, est d'ailleurs souvent mentionné par les intervenants, car il s'agit de « traduire le principe du respect de l'homme sur lequel se fonde le sens éthique, par des normes concrètes dans les sociétés », comme le dit le Père Edgard el-Haiby. La conjugaison des normes avec les réalités situationnelles s'avère souvent un exercice difficile. Les casse-têtes soulevés par les questions d'avortement, de mère porteuse, de circoncision, de clonage, de cellules souche, de transplantation d'organes en attestent.
Pour résoudre ces conflits de valeurs, le philosophe et vice-président du Comite consultatif national d'éthique de France, le Pr Pierre Le Coz, de l'Espace Ethique Méditerranéen (EEM) - qui a fait le déplacement spécialement pour l'occasion en compagnie de la responsable de l'EEM, la généticienne, Perrine Malzac - a exposé de la façon la plus limpide qui soit, les grandes lignes des différents modèles usités : l'utilitarisme, le déontologisme et le communautarisme, qui viennent en appui aux quatre valeurs piliers de l'éthique médicale, les principe d'autonomie, de bienfaisance, de non malfaisance et de justice. Il a aussi montré, exemples a l'appui, leur incomplétude et la nécessité de les articuler souvent l'un à l'autre pour pouvoir prendre des décisions : 1. l'utilitarisme ou le désir naturel de bonheur. Est utile ce qui a des répercussions favorables pour le plus grand nombre. Ce modèle a cependant ses limites, s'il devait être appliqué seul, en ce qu'il peut s'avérer sacrificiel. Exemple : la pratique des mères porteuses est légitime d'un point de vue utilitariste ; dans la réalité, des questionnements essentiels tant chez la mère porteuse que chez l'enfant, peuvent survenir après la naissance, mettant à mal le primat de la souveraineté de l'individu sur son corps et sur son esprit. 2. Le déontologisme met ainsi en avant les dangers de l'utilitarisme en termes de sacrifice de l'individu sur l'autel du bien collectif. « Lorsqu'on lève les yeux sur le visage de quelqu'un qui a le cancer, on ne peut plus raisonner en termes de conséquences mais de principes », affirme le philosophe. Le visage de l'autre est en lui-même une injonction à l'aide. Levinas n'est pas loin ; Kant non plus auquel ont d'ailleurs beaucoup fait référence les différents intervenants. Le référentiel kantien suppose de traiter l'autre comme un semblable porteur d'une valeur absolue.
Le Pr Le Coz revient à l'étymologie : déontologisme vient de déon, devoir, ce qu'il faut faire. Le principe kantien d'impératif catégorique, impose au médecin de faire valoir la dignité de chaque personne. En prêtant serment, celui-ci choisit de participer à l'aventure de l'humanité, souffrance comprise ; et d'apporter du sens à l'existence en apportant aux autres de façon altruiste. Le code de déontologie médicale prescrit que le médecin doit soigner toute personne, indépendamment de ses mœurs, de sa réputation ou des sentiments qu'il peut avoir à son égard. Exit donc le communautarisme. Les sociétés moins modernes feront pourtant appel au communautarisme pour gérer des questions conflictuelles du type euthanasie ou avortement, en revenant à des textes sacrés ou à des représentants de la communauté censés incarner le savoir, faisant appel aux valeurs de fidélité, de mémoire de filiation et de fraternité. Au final, il s'agit donc de « ne pas rire, de ne pas pleurer mais d'essayer de comprendre le monde des autres », comme le dit Spinoza, pour une « responsabilité active », dans « l'ici et le maintenant », selon les termes du Père el-Haiby. De toute façon, modèle philosophique, scientifique ou autre, le professeur Antoine Courban souligne que l'éthique est constitutive à l'homme et que tout savoir nous aide à conforter, à nous conformer à ce que nous possédons déjà, la conscience morale.
Cette conscience morale se traduit par « un acte, personnel ou collectif de discernement pour le mieux ». C'est ainsi que le Père Salim Daccache, doyen de la Faculté des Sciences religieuses, définit l'éthique, laquelle peut à son sens apporter quelque chose à la religion, dans la mesure où elle se préoccupe de « la vie bonne ». En effet, l'éthique représenterait un garde-fou contre les abus commis par la religion, une médiation de la raison contre les dérives des illuminés et rappellerait à la religion son rôle d'humanisation de l'homme. L'éthique ne peut-elle pas parallèlement, prendre en compte la religion, interroge le Père Daccache, ne serait-ce que dans ses interdits tels que l'interdit de meurtre, du mensonge et de l'inceste ? « La religion apparait comme une forme de mémoire éthique de l'humanité et peut proposer à l'éthique des modèles de destin ; elle introduit un processus de moralisation et de spiritualisation car, au final, l'homme est-il la seule mesure de l'homme ? ».

