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Nos lecteurs ont la parole

Aux martyrs des Forces libanaises

Jean-Marie KASSAB
Chers amis et compagnons,
Cette lettre s'adresse à vous, mais aussi à vos mamans et papas, vos frères et sœurs, vos épouses, votre famille, vos amis, vos bien-aimées, mais aussi à vos enfants, pour ceux qui en avaient. C'est avec amertume que j'écris cette lettre, ne sachant pas si vraiment je devrais la publier ou la garder pour moi-même et en faire un engagement secret.
Je prie les autres victimes de la guerre au Liban de bien vouloir m'excuser de ne pas m'adresser à eux directement quoique leur malheur ne diffère aucunement des malheurs des martyrs. Mais j'ai voulu m'adresser, en l'occasion, à ceux qui ont volontairement décidé d'offrir leur sang à la patrie.
La plupart de ceux qui ont eu un martyr dans la famille ont continué à vivre courageusement, poursuivi leurs vies comme ils le pouvaient, dans la dignité. Certains ont réussi, d'autres non, en gardant leur plaie ouverte. La religion a certainement aidé beaucoup d'entre eux à affronter ce vide intense que cause la mort d'un être chéri. Mais pour accepter l'inacceptable, ils ont vécu dans l'espoir que la mort de cet être chéri soit justifiée. Ce manquement à cet engagement me réveille souvent la nuit.
Dans l'idéologie chrétienne, le martyre n'est aucunement récompensé. Il est absolument dénué de toute promesse virtuelle, ce qui rend sa beauté sublime. Cette beauté en fait ne réside point dans la mort elle-même, mais dans la vie. La vie d'autrui que cet acte a préservée et sauvée.
Votre mort est censée permettre la survie des autres. L'essentiel est que votre sacrifice serve à quelque chose.
Adolf Hitler, en attaquant l'URSS, avait toutes les chances de réussir. Mais il trouva en face de lui, et bien avant l'hiver russe, des soldats téméraires qui se sont jetés devant ses chars et les ont stoppés de leur corps. L'amour de la patrie, appelée rodina en russe, a prévalu malgré l'oppression stalinienne qui rendait la vie en Union soviétique insupportable.
L'obstacle principal des envahisseurs est surtout l'amour des défenseurs pour leur patrie ainsi que leur engagement à mourir en la défendant. Vous avez été, chers compagnons, l'obstacle principal face à nos envahisseurs et vous marquerez l'histoire pour cela, croyez-moi. Je ne puis que me rappeler ici, en pensant à vous, la remarque faite par Winston Churchill aux pilotes de la Royal Air Force en 1940 : « Never was so much owed by so many to so few. » (Jamais si grand nombre ne fut redevable à si peu).
Sans vouloir aucunement réduire le sens du sacrifice de nos braves soldats morts pour la patrie, car ils occupent la même place dans nos cœurs et méritent l'hommage de la nation, je voudrais dire néanmoins que votre sacrifice était un peu spécial : vous étiez tous des volontaires et n'aviez jamais envisagé le métier risqué des armes. Vous vous êtes jetés dans la bataille sans hésitation, avec témérité.
J'évoque aussi ceux qui sont tombés parce qu' ils ont écrit, ou pensé, ou agi de façon à déclencher la rage de leurs tueurs au point de le payer de leur vie dans l' explosion d'une voiture piégée ou par quelque autre engin de mort. Eux aussi sont des martyrs, sont nos martyrs, et je m'incline devant leur mémoire les larmes aux yeux.
Mes amis et compagnons, la patrie vous rend hommage. Mais on a oublié de vous remercier. Le Liban, malgré ses nombreux problèmes, existe toujours grâce à vous. Que ceux qui en doutent ne s'y méprennent pas.
Si la République est toujours là, quoique boiteuse, c'est grâce à vous.
Si nos églises sont toujours remplies de fidèles, c'est grâce à vous
Si nous avons un Parlement élu, c'est grâce à vous.
S'il est permis d'écrire tout ca, eh bien, c'est grâce a vous.
Et la liste est longue ...
Ceux d'en face ont frémi devant votre courage, et ils penseront dix fois, croyez-moi, avant d'entreprendre de nouveau quoi que ce soit.
J'imagine le sourire narquois de ceux qui n'ont jamais aimé les Forces libanaises pour une raison ou une autre. C'est leur droit d'approuver ou de désapprouver, mais je les conjure de s'incliner devant la mort et de respecter les sacrifices de certains pour leurs idéaux.
Cependant, je voudrais ajouter ici que ce respect de l'opinion de l'autre a ses limites : notre vision du Liban, celle pour qui vous êtes morts, est unique et n'est pas sujette à compromis. Elle l'est parce qu'elle ne menace personne. Elle est défensive et non pas offensive. Les Forces libanaises se sont battues, et se battront, pour la liberté de tous les Libanais sans exception. La liberté n'a pas plusieurs interprétations. Les Forces libanaises se sont battues contre les envahisseurs, internes et externes. La défense de la patrie est une obligation, et vous avez assumé.
Un dernier mot avant la tempête : peut-on, Messieurs les Libanais, ne plus régler nos problèmes quels qu'ils soient sans recours à la violence ? S'il vous plaît, n'allongeons plus nos listes de martyrs, elles sont assez longues comme ça.
Pour terminer sur un ton un plus désinvolte, entre copains qui avons toujours ri à la mort, je vous dis : vous me manquez, les amis. Vos boutades me manquent, vos blagues de caserne me manquent et me font toujours rire .
Que la terre vous soit légère, reposez-vous, on continue...

Jean-Marie KASSAB
Chers amis et compagnons, Cette lettre s'adresse à vous, mais aussi à vos mamans et papas, vos frères et sœurs, vos épouses, votre famille, vos amis, vos bien-aimées, mais aussi à vos enfants, pour ceux qui en avaient. C'est avec amertume que j'écris cette lettre, ne sachant pas si vraiment je devrais la publier ou la garder pour moi-même et en faire un engagement secret. Je prie les autres victimes de la guerre au Liban de bien vouloir m'excuser de ne pas m'adresser à eux directement quoique leur malheur ne diffère aucunement des malheurs des martyrs. Mais j'ai voulu m'adresser, en l'occasion, à ceux qui ont volontairement décidé d'offrir leur sang à la patrie. La plupart de ceux qui ont eu un martyr dans la famille ont continué...
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