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Économie - Analyse

Proximité identitaire et responsabilité sociale de l’entreprise

de Jan Schaaper*
de Jan Schaaper*

Cet été, les caméras du monde entier ont été braquées sur les usines de Foxconn à Shenzen, en Chine. Elles n'emploient pas moins de 900 000 (!) ouvriers et désirent en embaucher encore 30 000 autres cette année. Le monde entier s'intéresse à ces usines parce que les ouvriers y fabriquent les produits-phares de notre société de consommation globalisée : I-phones pour la firme américaine Apple, téléphones portables pour l'entreprise européenne Nokia, ordinateurs pour le japonais Sony, etc. En un mot, ces ouvriers fabriquent les objets de notre bonheur moderne.
Il y a quelques semaines, une série de suicides dans l'usine a déclenché un début de révolte chez les ouvriers. Les journalistes ont accouru et fait leur travail d'investigation. Le consommateur a découvert grâce à la télévision les conditions de travail déplorables chez Foxconn. Les ouvriers chinois y font de longues journées de travail, 12 heures en moyenne, et subissent des pressions psychologiques en permanence. Les cadences de production sont très élevées et les ouvriers qui sont originaires de la campagne chinoise et qui vivent loin de leurs familles sont entassés dans des dortoirs exigus.
Ces conditions de travail affligeantes ne sont pas propres à la Chine. Au Bangladesh, par exemple, des usines de textile emploient également des centaines de milliers d'ouvrières pour un salaire minimum d'environ 23 dollars par mois. Ce salaire ne permet pas aux familles bengalies de vivre dans des conditions sanitaires et alimentaires correctes. Là aussi, un début de révolte et des grèves massives ont fait réagir les autorités qui ont augmenté le salaire minimal à 43 dollars par mois.
Ces drames imposent une question : comment est-il possible que la globalisation de la consommation, qui est censée stimuler le progrès économique et social dans des pays en voie de développement, engendre tant de misère chez les ouvriers et ouvrières qui fabriquent nos produits favoris ?
La réponse se trouve peut-être dans le concept psychologique de la « distance identitaire » : la maladie de notre mère nous préoccupe plus que la même maladie d'un voisin ou d'un inconnu. De fait, nous construisons des cercles de proximité identitaire. Le premier cercle est celui de soi-même et de notre famille, le second celui des amis de longue date, etc. Les bonheurs et malheurs des membres des premiers cercles d'identité nous touchent directement. Si par exemple votre frère est au chômage, vous l'aidez pour s'en sortir. Ensuite, il y a les cercles géographiques de plus en plus larges : mes voisins, mon quartier, ma ville, ma région, mon pays... Un accident de voiture avec blessés graves dans notre quartier nous intéresse plus que le même accident dans une ville à 30 kilomètres de distance.
Le même raisonnement s'applique aux usines lointaines où l'on fabrique nos téléphones portables et pantalons de marque : la proximité identitaire entre les ouvriers d'usines délocalisées en Asie et les dirigeants au siège d'une grande entreprise dans une capitale occidentale est bien moins importante que celle qui existe entre les dirigeants et les ouvriers d'une petite entreprise familiale. La proximité tisse des liens forts et induit naturellement des comportements sociaux plus responsables. Personne n'a jamais parlé de suicide en série dans de petites entreprises familiales. Pour forcer les grands groupes globalisés à une attitude plus responsable, il y a bien sûr le marché, c'est-à-dire Nous ! Mais voilà, là aussi la distance identitaire joue. Elle est bien trop élevée pour que les mauvaises conditions de travail des ouvriers chinois ou bengalis nous touchent et nous empêchent d'acheter un pantalon, un téléphone portable ou un ordinateur pour faire pression sur les entreprises. C'est très loin la Chine ou le Bangladesh...

*Professeur de Management International, Bordeaux Management School.

En coopération avec : l'ESA
de Jan Schaaper*Cet été, les caméras du monde entier ont été braquées sur les usines de Foxconn à Shenzen, en Chine. Elles n'emploient pas moins de 900 000 (!) ouvriers et désirent en embaucher encore 30 000 autres cette année. Le monde entier s'intéresse à ces usines parce que les ouvriers y fabriquent les produits-phares de notre société de consommation globalisée : I-phones pour la firme américaine Apple, téléphones portables pour l'entreprise européenne Nokia, ordinateurs pour le japonais Sony, etc. En un mot, ces ouvriers fabriquent les objets de notre bonheur moderne.Il y a quelques semaines, une série de suicides dans l'usine a déclenché un début de révolte...
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