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Liban - Le Commentaire

Il subsiste, malheureusement, peu de fidélité aux constantes nationales

Dans Le Prince, Machiavel prévient que la politique est une jungle peuplée de prédateurs féroces. « Tu n'y pénétreras, conseille-t-il à l'aspirant professionnel, qu'escorté par ton fidèle chien de garde. » Il précise ailleurs que pour un pouvoir déterminé, ce sont des forces armées qui assurent une telle protection. Pour lui, le domaine est si rude, si semé d'embûches aussi, qu'il est absolument nécessaire qu'un politicien qui entend réussir « ait le courage du lion et la brutalité du tigre, mais également la ruse du renard ». Il reste qu'à ses yeux, quand on relève que la politique est l'art du possible, cela signifie tout bêtement que l'exercer n'est pas du tout impossible. Et quand on ajoute qu'en politique, il n'est ni amitié ni inimitié indéfectibles, cela ne veut pas dire qu'on ne peut pas en trouver de constantes, pour peu que les intérêts continuent à coïncider, du moment que ces derniers priment toujours, et non pas les principes. Car la politique n'a ni cœur ni foi. Plus tard, un fin stratège, Lloyd George, observera qu'en politique, il arrive souvent que l'ami du matin soit devenu, le soir tombé, un adversaire acharné.
Sauf dans de rares cas historiquement avérés, la loyauté, en politique, se vend et s'achète au marché des changes. Elle constitue parfois un fonds de commerce fructueux pour des investisseurs habiles à exploiter leur entregent. Beaucoup d'alliances se trouvent défaites, au gré d'un changement de circonstances, sans que la mémoire affective n'entre en jeu. Beaucoup de positions, apparemment inébranlables, sont gommées d'un jour à l'autre quand les vents du moment commandent un tel retournement. Tout est donc sujet à variation, et nul ne peut gager jusqu'à quand un arbre offrira son ombrage ou ses fruits à des associés.
Se penchant sur le cas libanais, un dignitaire religieux remarque que le manque fréquent de fidélité aux principes, comme aux notions individuelles de loyauté ou de simple amitié, fait que les constantes nationales se trouvent de plus en plus délaissées, quand elles ne sont pas carrément trahies. Au titre du vieux concept machiavélique qui donne la primauté à l'intérêt, pour affirmer que la fin justifie les moyens. Ainsi, l'on voit des pôles tourner le dos au seul intérêt qui vaille, l'intérêt national, soit pour des acquis personnels ou politiques, soit pour protéger leur petite personne. Ils renient leurs convictions, changent leur fusil d'épaule, et se forgent de nouvelles alliances, intérieures ou extérieures, parfois avec le diable. On l'a vu durant les dernières décennies : ceux qui refusent de jouer les girouettes, de s'avilir et de s'adapter sont assassinés, emprisonnés ou forcés à l'exil. Et la base populaire qui leur serait favorable n'y peut rien, car le cas échéant elle peut elle-même être menée à l'abattoir comme un troupeau, ainsi que le note le grand écrivain Saïd Takieddine.

Les purs
Cependant, il reste important de rendre justice aux figures de proue qui, dans notre histoire, n'ont jamais accepté de céder quand le principe national, ou encore les valeurs morales libanaises, sont en jeu. Des hommes qui ne faisaient pas passer leur intérêt avant l'intérêt public. Et qui se sont battus pour un Liban souverain, indépendant et libre. Répétant avec le poète Nizar Kabbani : « Si le Liban meurt, c'est celui qui l'aurait tué qui périrait. Tout défaut qu'il présente provient de vous. Redonnez-lui sa beauté, car tout ce que le Liban vous demande, c'est de l'aimer, de l'aimer un peu... ».
Parmi les héros de la nation, qui ont préféré payer au prix fort sa défense plutôt que de l'abandonner, ou de renoncer à leurs principes, on peut citer Kamal Joumblatt, qui a tenu tête durant un long entretien au président Hafez el-Assad, et qui devait être assassiné. Kamel el-Assad, écarté de la scène, ostracisé, pour avoir assuré le quorum parlementaire en vue de l'élection du président Béchir Gemayel, en refusant les injonctions du chef de l'État syrien de ne pas permettre le suffrage. Le regretté Raymond Eddé, qui a failli être victime de plusieurs attentats parce qu'il refusait de céder aux pressions, et se soumettre à l'occupation dite tutelle, et qui a dû se réfugier en France. Camille Chamoun qui a fait face, d'abord, au flux nassérien puis, plus tard, à la percée palestinienne. À l'instar du président Sleimane Frangié, qui avait lancé la formule « ma patrie a toujours raison ». Béchir Gemayel, victime d'un attentat à la bombe qui avait fait des dizaines d'autres tués. René Moawad, abattu parce qu'il refusait que l'accord de Taëf fût tronqué à la guise des tuteurs. Ou encore Rachid Karamé, qui avait pris position contre l'entrée des forces syriennes au Liban. Sans oublier Saëb Salam dont la demeure à Mousseitbé avait été pilonnée durant la guerre des deux ans, et qui avait répliqué qu'il peut accepter d'être un ami, entendre des Syriens, mais jamais leur agent ou leur affidé. Avant de s'exiler à Genève. Le mufti Hassan Khaled, Tony Frangié, Sélim Laouzi, Riad Taha, cheikh Ahmad Assaf, Nazem Kadri, cheikh Sobhi Saleh, Bassel Fleyhane, Samir Kassir, Gebran Tuéni, Pierre Amine Gemayel, Walid Eido, Antoine Ghanem, Saleh Aridi... Tant et tant d'autres, et les dizaines de malheureux, tombés victimes en même temps que Rafic Hariri.
Dans Le Prince, Machiavel prévient que la politique est une jungle peuplée de prédateurs féroces. « Tu n'y pénétreras, conseille-t-il à l'aspirant professionnel, qu'escorté par ton fidèle chien de garde. » Il précise ailleurs que pour un pouvoir déterminé, ce sont des forces armées qui assurent une telle protection. Pour lui, le domaine est si rude, si semé d'embûches aussi, qu'il est absolument nécessaire qu'un politicien qui entend réussir « ait le courage du lion et la brutalité du tigre, mais également la ruse du renard ». Il reste qu'à ses yeux, quand on relève que la politique est l'art du possible, cela signifie tout bêtement que...
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