On sait en effet que le traité de base interdit formellement aux ministres de démissionner. Et si certains d'entre eux en profèrent la menace, pour marquer des points, ils savent qu'ils ne peuvent la mettre à exécution.
Pour cette source, le Liban se trouve placé, sur feu vert international, sous tutelle arabe, notamment syro-saoudienne, mais avec aval égyptien. Un parrainage qui, s'il n'offre pas autant d'arbitraire que la précédente mainmise syrienne, édicte quand même des interdits précis. Et arrache aux Libanais nombre de libertés importantes de choix, ou d'action politique. C'est en effet le tandem syro-saoudien qui décide quand le gouvernement pourrait rendre son tablier. Il interdit à son chef, comme à ses membres, de claquer la porte. Ou même de poser à la Chambre la question de confiance.
La praxis démocratique est derechef abolie, comme elle l'était jadis sous la botte du gauleiter de Anjar. Et encore : en ce temps-là, on faisait encore semblant de se conformer au pacte national de Taëf, aussi tronqué qu'il fût, pour ce qui est des formes. On ne laissait pas la majorité et l'opposition cohabiter au sein du gouvernement, comme Doha l'a inventé. Au nom d'un principe dit du consensus qui annule en fait l'État. Du moment que la règle dite de la décision à l'amiable obligatoire, sans recours au vote, ne produit, bien évidemment, que blocage et paralysie.
Il s'en trouve, cependant, qui spéculent sur un changement de cabinet et vont jusqu'à avancer les noms des nouveaux ministres potentiels. Selon la personnalité citée, ceux-là ignorent, ou en font mine à des fins tactiques, les réalités présentes, régionales ou locales. Ironie du sort, cet arrangement du faux consensus, que les prosyriens ont su arracher par le chantage armé pour infester le pouvoir et paralyser l'État, se retournerait contre eux si, d'aventure, ils se transmuaient en majorité, par l'adhésion du bloc Joumblatt. En effet, ils seraient alors tenus, s'ils voulaient former un gouvernement, de coopter la nouvelle minorité. Qui reprendrait à son compte leur jeu actuel de blocage.
En scénario répétitif
Il a fallu cinq longs mois pour mettre en place le cabinet Hariri dit d'union nationale. Parce que l'on a dû procéder à de savants dosages pour y intégrer les forces principales du pays ainsi qu'un panel déterminé puisé dans le second rang. En faisant des jongleries pour une répartition des ministères de poids de manière à fâcher le moins de monde possible. Le Hezbollah, qui a eu droit à deux représentants, a exigé que son allié préféré, le CPL, obtînt le nombre, et la sorte, de portefeuilles qu'il demandait. Il a eu gain de cause, à cause, à cause...
Ce scénario est voué à réédition lors de la formation d'un nouveau gouvernement, que son chef soit Saad Hariri ou un autre. Il faudra se plier aux conditions de la minorité. Sauf que cette fois, et c'est là où le diable sort de sa boîte, les rôles seraient inverses entre le 8 Mars et le 14 Mars, s'il perdait la majorité. Il n'accepterait de participer au gouvernement que si ses principales composantes devaient y être représentées. Sans quoi, le pays serait plongé dans une crise de pouvoir insoluble. Avec au bout, pour éviter l'éclatement du Liban politique, une intervention étrangère décisive, aux dépens forcés de la nouvelle majorité.
Mais on n'en est pas là, tant s'en faut. Car c'est le mot d'ordre syro-saoudien de statu quo qui prévaut. Et si une partie locale devait s'aventurer à le braver, elle retomberait fatalement dans le guêpier détaillé plus haut. Il n'a pas été possible, pour l'expérience actuelle, d'isoler ou de marginaliser le CPL. Et il n'y aura pas moyen, en cas de nouveau cabinet, de ne pas satisfaire le 14 Mars ou d'en mettre de côté des éléments majeurs comme les FL.
Pour le fond, les mécanismes devant rester les mêmes, on ne déciderait de former un nouveau gouvernement que pour changer quelques noms, ou échanger quelques ministères mineurs. Toujours pour le fond, les manifestations contre les coupures d'électricité et la pénurie d'eau restent autant de coups d'épée dans l'eau, puisque le cabinet, inamovible, est insensible à toute pression. C'est peut-être malheureux, mais c'est comme ça.

