Citons, sans prendre le temps de distinguer l'histoire de la légende :
- Avant Moïse, le nom du « Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob » était El, le dieu phénicien dont nous avons vu qu'on lui attribuait la fondation de Jbeil.
- Nabi Shit se souvient du séjour qu'y fit Seth, fils d'Adam.
- Si vous pensez que l'arche de Noé a abordé au mont Ararat, vous êtes dans l'erreur, c'est en réalité à Aanjar, dans la Békaa. D'ailleurs, le patriarche n'a-t-il pas son tombeau non loin de là, près de Zahlé, à Karak Nouh ? Et ne lui doit-on pas l'invention du vin qui, de tous temps, fit - et fait encore - la renommée de la Békaa ?
- La Bible nous raconte le séjour du prophète Élie près de Sidon, à Sarepta (aujourd'hui Sarafand).
- N'est-ce pas sur la plage de Nabi Younès, au sud de Beyrouth, que le fameux poisson rejeta le prophète Jonas ?
- L'Évangile nous dit que Jésus visita « la région de Tyr et Sidon ». Pendant que, selon la tradition, sa mère l'attendait à Maghdouché dans la grotte de Saïdet el-Mantara1.
- On dit même que c'est à Cana, près de Tyr, qu'il aurait fait son premier miracle.
Désormais églises et mosquées ont remplacé les temples romains ou phéniciens, mais le Liban continue à mériter son surnom de terre divine. De nombreux sanctuaires y sont dédiés à la Vierge Marie, où affluent des pèlerins tant musulmans que chrétiens, comme à Béchouet2 ou Harissa.
Ainsi, depuis la Baalat-Gebal et Baal-Hadad jusqu'à maintenant, la tradition de pèlerinage se perpétue. Ou bien devrait-on parler de « tourisme religieux » ?
Nous terminerons notre périple par celle qui fut la plus prestigieuse cité phénicienne : Tyr.
Écoutons la description poétique que nous en fait le prophète Ezéchiel :
« Tyr, toi qui disais : je suis un navire (...)
En haute mer s'étendait ton empire,
Tes constructeurs t'ont faite, merveilleuse de beauté.
Les habitants de Sidon et d'Arados étaient tes rameurs.
Et tes sages, ô Tyr, étaient à bord (...)
Les vaisseaux de Tarsis naviguaient pour ton commerce.
Tu étais riche et glorieuse au cœur des mers. »
(Ez : XXVII, 3-36)
Ce poème évoque à merveille sa beauté, son opulence, sa puissance commerciale (l'expression « vaisseaux de Tarsis » désigne - probablement par allusion à Tartessos en Espagne avec laquelle les Phéniciens commerçaient, c'est-à-dire à l'autre bout de la Méditerranée - une flotte au long cours. La Bible précise que la « flotte de Tarsis » de Salomon effectuait des voyages de trois ans probablement jusqu'en Inde).
Quant à la phrase : « Et tes sages, ô Tyr, étaient à bord », n'évoque-t-elle pas les savants et philosophes qui, comme Zénon le Phénicien3 ou Marinus4 de Tyr (dont les travaux serviront de base à ceux de Ptolémée), participèrent à la culture que l'on dit « grecque » ?
Les trois légendes relatives à Tyr ne disent pas autre chose.
- Celle de cette princesse « aux grands yeux5 » enlevée par Zeus transformé en taureau et emmenée jusqu'en Crète où son fils établira la civilisation minoenne6, et qui donnera son nom à tout un continent : Europe.
- Et cette autre princesse, Elissa, qui, fuyant l'usurpateur Pygmalion, aborda en Afrique du Nord où elle érigea « la Ville Neuve », Qart Hadasht, Carthage, future rivale de Rome.
- Enfin, celle de Cadmos qui, parti à la recherche de sa sœur Europe, fonda Thèbes, et surtout transmit aux Grecs l'alphabet, ce merveilleux instrument de culture qui s'est depuis répandu dans l'Europe et le monde entier.
C'est volontairement que nous avons omis de citer la fin de la prophétie d'Ezéchiel : « Maintenant, te voilà brisée par les flots au cœur des mers (...) Anéantie à jamais », car le prophète se trompait, Tyr n'a pas été « anéantie à jamais ». Dix fois détruite, dix fois reconstruite, elle est bien, comme le Liban, à l'image du Phénix7 son symbole, renaissant sans cesse de ses cendres.
Un tour aussi rapide que celui que nous venons d'accomplir (il aurait fallu parler en détail des dix-huit communautés qui, officiellement, composent la population, évoquer Sidon, les forêts d'Hadrien, les stèles de Nahr el-Kalb, témoins du passage de tous les conquérants durant des millénaires, etc.) ne peut certainement pas permettre de connaître profondément le Liban - peut-être, malgré tout, en a-t-il donné l'envie. En tout cas, il nous aura permis d'effleurer, au moins, tous les thèmes qui entrent dans la définition précitée de la culture : « Les connaissances, les croyances, l'art, la morale, les lois, les coutumes. »
Le vrai touriste, en effet, au sens originel, n'est pas celui qui se contente de parcourir la contrée, appareil photo en bandoulière, et carte de crédit en poche. Pour lui, visiter un pays, c'est vraiment lui rendre visite. C'est le rencontrer au plus intime. C'est apprendre à le connaître : son histoire, sa géographie, ses habitants. C'est « créer des liens ». Et donc, comme le disait si bien un certain renard, l'apprivoiser - et se laisser apprivoiser par lui.
(1) « Notre-Dame de l'Attente ».
(2) La statue de la Vierge ayant été perdue (ou volée), le curé du village, visitant la France au début du siècle dernier, en a ramené une reproduction de Notre-Dame de Pontmain. Elle est désormais honorée par tout le monde, comme Notre-Dame de Béchouet. En 2004, un enfant jordanien de 12 ans (musulman) y aurait été guéri d'une infirmité à la jambe. Quelques semaines plus tard, c'est au tour d'un petit Libanais de 6 ans, également musulman, d'être guéri d'une tumeur au cou. Depuis, le sanctuaire voit un nouvel afflux de pèlerins, dont beaucoup de musulmans.
(3) Mort en -301, philosophe, fondateur du stoïcisme. À ne pas confondre avec le mathématicien Zénon d'Elée, qui vivait deux siècles plus tôt et est connu pour ses célèbres paradoxes.
(4) Astronome et géographe du IIe siècle de notre ère.
(5) C'est le sens du mot « Europe ».
(6) Minos serait le fils d'Europe et de Zeus.
(7) Pour être honnête, il faut signaler que le symbole de l'oiseau Phénix n'avait, à l'origine, pas de rapport avec le peuple phénicien. Le mot « Phénicie » vient du grec phoinos = couleur pourpre. La production de la pourpre, extraite du murex était une spécialité du pays.


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