En premier lieu, s'agissant d'aura, les appareils qui sont les fondements de ce qui est l'essence de la vie publique, à savoir la sécurité dans son acception la plus élevée comme la plus large. Il s'agit, on l'aura deviné, de la Justice, de la Défense et de l'Intérieur, autre nom de la police, au sens général du terme.
Partant de cette base, ceux qui se sont attaqués à ces trois corps, ou s'y attaquent encore, franchissent des lignes rouges. Il n'est donc pas étonnant qu'ils se trouvent fermement contrés par le ministre de la Défense, Élias Murr, après l'avoir été par le ministre de l'Intérieur, Ziyad Baroud, et par le ministre de la Justice, Ibrahim Najjar.
En montant sur la brèche, ils veillent à ce que l'État, déjà en difficulté d'être, ne soit pas encore plus rabaissé. Et que ses institutions ne servent pas de défouloir ou de serpillière aux ennemis d'une république souveraine, indépendante, libre et démocratique. La Justice, la Défense et l'Intérieur, sous leurs titulaires actuels, ne veulent donc pas être ces personnages du théâtre de Guignol qui reçoivent des coups de gourdin, mais plutôt ceux qui les distribuent.
Toujours côté métaphores, les trois départements sont le sel même du droit et de la sécurité. S'ils se gâtent, c'est au mieux l'anarchie, au pire la guerre civile. Cette denrée si précieuse a toujours préoccupé au plus haut point, à travers les décennies, les responsables libanais dignes. Bien entendu, en effet, il n'est rien de plus important, pour un État, que de protéger la vie et les biens de ses administrés. Mais, en plus, sans sécurité, pas de stabilité. Et sans stabilité, pas d'économie, d'industrie, de commerce, d'agriculture, de tourisme, de développement, de routes sûres pour la communication entre les régions. Ni même de vie culturelle épanouie, de système d'éducation ou de réseau socio-médical adéquats.
Il y eut des périodes bénies pendant lesquelles l'autorité de l'État était telle qu'un seul gendarme parvenait à maîtriser tout un village, dans une province reculée. La Brigade 16, créée par Raymond Eddé au sortir des événements de 1958, faisait trembler la pègre en ville. Les barrages de militaires cloutaient toutes les routes du pays et y assuraient un sûr passage. Au sortir d'une confrontation armée qui avait failli faire voler en éclats l'entité libanaise, la sécurité était alors la reine des priorités. Au détriment, certes, des libertés publiques qui étaient du reste plutôt écornées qu'étouffées. Ce qui était en quelque sorte un prix à payer provisoirement pour que le sang ne fût plus versé.
Balance
On peut en outre observer, sur un plan général, que la liberté et la sécurisation absolue, mère incontournable d'un système dictatorial policier, font rarement bon ménage de par le monde et de par l'histoire. Mais c'est en démocratie que l'on peut trouver un bon dosage, fifty-fifty, d'émancipation et de police bien faite. Ni cet excès d'honneur ni cette indignité : trop de laisser-aller, c'est l'anarchie suicidaire, et trop de bâillon, c'est l'asphyxie mortelle.
Il convient de signaler, à ce propos, une évidente réalité : la démocratie bien comprise doit être adaptée à l'état d'évolution des peuples. Il faut attendre, le cas échéant, qu'ils aient bien assimilé le sens de l'ordre public comme de la loi ; qu'ils aient acquis, en somme, une culture d'État de droit et une conscience politique responsable, avant que d'ouvrir devant eux les vannes de toutes les libertés.
Le triste paradoxe ou contraste est qu'au Liban la gent populaire se montre plus éveillée, plus évoluée et même mieux informée que nombre de professionnels de la politique et de soi-disant responsables. C'est elle qui devrait les guider et non l'inverse, comme cela reste le cas. On note ainsi que le bon peuple a toujours réclamé un État fort. Alors que les dirigeants en place ne se préoccupaient pas d'en conforter l'autorité, et que même il leur arrivait de la combattre. D'où la guerre, initiale et fatale, de 1975, déclenchée parce que des ministres s'étaient opposés à une mise au pas du flot et du fléau des fedayin palestiniens déferlant sur le Arkoub après avoir été chassés de Jordanie.
Pourtant, le président Sleimane Frangié, leader de Zghorta la rude, était aux yeux des Libanais l'homme fort par excellence. Il allait sans aucun doute redonner tout son prestige à l'État et rétablir le règne de la loi. C'est avec soulagement qu'ils l'avaient entendu lancer, à son avènement, cette phrase demeurée célèbre : « Dormez les portes ouvertes. » C'est-à-dire, on l'aura compris, sur vos deux oreilles. Mais il s'était trouvé débordé par l'afflux massif d'armes et d'éléments dans les camps palestiniens, devenus des forteresses retranchées, ainsi que par la multiplication des milices des partis locaux. Cependant, répétons-le, si le président Frangié n'avait pu rien y faire, c'est parce des ministres se disant libanais l'en avaient empêché. Et, depuis lors, les Libanais ne dorment plus que portes closes. Aujourd'hui encore, car le problème essentiel subsiste : l'existence d'un armement hors,légalité, libanais, palestinien ou arabo-international, c'est-à-dire mafieux quand il n'est pas terroriste. En 1976, le président Élias Sarkis, également lors de son accession à la première magistrature de l'État, assurait que « la sécurité passe avant le pain, l'entente valant cent mille soldats ». À cause des Syriens et de leurs bombardements-tueries, il avait rapidement déchanté, la larme au cœur. Mais avec courage, malgré les agresseurs, malgré les cantons, malgré les milices, il était parvenu à sauvegarder une forme d'État. Sans quoi, le Liban aurait disparu. Un risque qui perdurera tant qu'il y aura des armes hors la loi. Et tant que certains voudront toujours abattre les remparts de l'État : la Justice, la Défense, l'Intérieur.

