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Nos lecteurs ont la parole

II.- Tourisme et culture au Liban

Par Yves PRÉVOST

Beyrouth serait, selon les auteurs anciens, presque aussi ancienne que sa sœur Jbeil. Mais la ville ayant été maintes fois détruite et reconstruite, de cette époque lointaine il ne reste pas de traces. Cependant, le plus important sans doute ici, nous ne le verrons pas, mais n'importe quel guide pourrait nous en parler. Il s'agit, bien sûr, de sa célèbre école de droit qui, au IIIe siècle, rayonnait sur tout l'Empire romain (voir L'Orient-Le Jour du jeudi 12 août 2008).
À Deir el-Qamar, arrêtons-nous un instant pour goûter le calme du Midan. Sur cette place, près de la fontaine rafraîchissante, dont l'eau dit-on éviterait aux femmes enceintes de fausses couches, entourés des palais des Maan, et face à la Qaïssarié1, nous voilà tout à coup revenus en arrière de quatre siècles, au temps où la soie produite au Liban se tissait à Lyon et apportait prospérité à la montagne libanaise2, justifiant le vieil adage : « Heureux qui possède, ne serait-ce qu'une litière de chèvre au Mont-Liban. » Ici, jusque dans les petites ruelles, pavées à la mode italienne3 et où la flânerie est si reposante, partout donc, erre l'ombre de Fakhreddine le Grand, premier héros de l'indépendance et véritable fondateur du Liban moderne.
De l'autre côté de la vallée, le palais de l'émir Béchir, à Beiteddine, semble une étape indispensable, mais nous reporterons à une autre fois la visite détaillée des salons, des bains et du musée de la mosaïque, et nous nous contenterons de deux remarques.
La première nous vient à l'esprit sitôt franchie l'entrée. La vue de cette immense place publique que nous pouvons imaginer grouillante de monde donne une idée de l'hospitalité orientale, sachant que chaque voyageur pouvait demeurer là trois jours, aux frais de l'émir, sans même avoir à décliner son nom ni dire l'objet de sa visite.
La seconde s'impose lorsque, dans le salamlek4, levant les yeux, nous apercevons l'énorme lustre, cadeau de Napoléon alors qu'il n'était encore que Bonaparte. Nous saisissons alors l'importance stratégique que devait représenter le Liban aux yeux du futur empereur.

À Baalbeck, le gigantesque
Nulle part plus qu'à Baalbeck n'éclate l'art des proportions des architectes romains. Tout y est gigantesque, mais rien n'est écrasant. Cependant, trois questions nous viennent à l'esprit, un « comment ? » et deux « pourquoi ? » :
−    Comment tailler et mettre en place avec une telle précision des blocs de cette taille ?
−    Pourquoi cette démesure ?
−    Pourquoi ici ?
À la première question, les archéologues ont des réponses, faites de rouleaux et de plans inclinés, de palans et de tambours. Cependant, certains, rêvant d'extraterrestres et d'antigravitation, continuent à se demander - peut-être à juste titre... - comment on a pu mobiliser et faire manœuvrer ensemble les dizaines de milliers d'esclaves nécessaires au déplacement des pierres de 1 000 tonnes du trilithon5.
Les deux autres questions continuent à intriguer les historiens. Déjà, dans l'Antiquité préromaine, le sanctuaire de Baal-Hadad, dieu du soleil, était, comme Jbeil, un haut lieu de pèlerinage. Fidèles à leur habitude de syncrétisme, les Romains ont naturellement fait de la triade Baal-Atargatis-Adon, Jupiter-Vénus-Bacchus, mais l'effort colossal pour édifier, si loin de la métropole, le plus gigantesque ensemble cultuel de tout l'empire montre pour le moins le grand intérêt porté à la région.
Peut-être qu'après tout, le fait que les principaux empereurs « promoteurs » du projet, Septime Sévère et Philippe l'Arabe, étaient originaires du Proche-Orient n'y est-il pas étranger.

Comprendre le Liban
La principale particularité du Liban est d'être composé d'un grand nombre de communautés, ayant chacune une histoire qui lui est propre. Une des plus importantes est, bien sûr, la communauté maronite. Mais, de même qu'il est impossible de comprendre le Liban si l'on ignore tout de l'histoire des maronites, il est impossible de comprendre ces derniers sans visiter la Vallée sainte, Wadi Qadischa.
« La terre forge l'homme », dit-on; quelle sorte d'homme peut donc naître de cette vallée sauvage aux parois abruptes, « que seul peut atteindre l'oiseau » 6 ?
En fait, la réponse est double : le guerrier et le mystique.
Ainsi, certaines de ses grottes quasi inaccessibles, comme Assi Hadeth et Assi Hawqa, ont tenu lieu de forteresses naturelles aux maronites résistant à l'invasion mamelouke.
Mais dans cette vallée étroite, où le seul horizon est le ciel, tout porte à la contemplation, et d'autres grottes ont servi de refuges à des hommes en quête de Dieu seul. Dès le IVe siècle, une centaine d'ermites y avaient élu domicile, d'où le nom de Vallée sainte.
Lorsqu'au XVe siècle, poursuivi par le « naïb » de Tripoli, le patriarche Jean de Jeige se mit en quête d'un asile, c'est tout naturellement là qu'il le trouva, au couvent de Qannoubine.
Lors des périodes tragiques, guerres ou persécutions, le peuple s'y réfugiait à son tour. Ainsi, pendant 400 ans, une étonnante symbiose s'est établie entre paysans ou bergers, moines ou ermites, prêtres ou évêques (ceux-là dont on a dit que « leurs crosses étaient de bois, mais leurs cœurs d'or7 » ) et patriarches. Ceux-ci vivaient au milieu de leur peuple, partageant avec lui souffrances, misère et insécurité.
Ce n'est que là, contemplant l'humble logis patriarcal et songeant aux innombrables grottes, forteresses ou ermitages (qui sont un autre genre de forteresses), que l'on peut sentir la véritable âme maronite.

 

Yves PRÉVOST
(à suivre)

1- Le palais de la soie. Le Centre culturel français y est installé.
2- Si la côte libanaise s'enrichissait du commerce, il n'en allait pas de même de la montagne assez pauvre. Le commerce de la soie introduisit une véritable révolution économique.
3- De 1613 à 1618, Fakhreddine est contraint de s'exiler à Florence où il est reçu par les Médicis. Esprit ouvert, il retirera beaucoup d'enseignements de son séjour forcé - dont l'idée de paver les routes !
4- Salon de réception. Le terme « salamlek » vient évidemment de la formule de salutation « as-salaam aaleik ».
5- Trilithon, ensemble de trois pierres colossales (env. 20 x 4 x 4m) intégrées au soubassement de la terrasse du temple de Jupiter.
6- Réflexion d'un visiteur français du XVIIIe siècle.
7- Dicton populaire.

Beyrouth serait, selon les auteurs anciens, presque aussi ancienne que sa sœur Jbeil. Mais la ville ayant été maintes fois détruite et reconstruite, de cette époque lointaine il ne reste pas de traces. Cependant, le plus important sans doute ici, nous ne le verrons pas, mais n'importe quel guide pourrait nous en parler. Il s'agit, bien sûr, de sa célèbre école de droit qui, au IIIe siècle, rayonnait sur tout l'Empire romain (voir L'Orient-Le Jour du jeudi 12 août 2008).À Deir el-Qamar, arrêtons-nous un instant pour goûter le calme du Midan. Sur cette place, près de la fontaine rafraîchissante, dont l'eau dit-on éviterait aux femmes enceintes de fausses couches, entourés des palais des Maan, et face à la...
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