L'affrontement s'est déclaré très vite après l'attentat. Les Libanais se divisant dès ce moment entre militants du recours à une commission internationale d'enquête et partisans d'un traitement limité au seul système judiciaire national. Le clivage s'est accentué à la suite de l'assassinat de Gebran Tuéni. Les ministres représentant la minorité au sein du cabinet Siniora dit d'union en ont claqué la porte par rejet de la décision de demander la création d'un tribunal international spécial pour le Liban. Pour ne pas se voir reprocher de contrer la quête de vérité, ils s'étaient masqués derrière des formes futiles, en prétendant qu'on ne leur avait pas laissé le temps de bien étudier les clauses du statut du tribunal, alors en gestation. Puis l'opposition, redevenue telle du fait de son retrait du cabinet, avait taxé ce dernier d'illégitime. En soutenant qu'ayant perdu sa représentation chiite, il enfreignait le prologue de la Constitution libanaise considérant comme illégitime un pouvoir non fondé sur le principe de la coexistence. Les prosyriens et leurs alliés ont, dans la foulée, dressé des tentes pour squatter et paralyser pendant un an et demi le centre-ville de Beyrouth, cœur économique du pays. Grain de sel ou cerise sur le gâteau, selon le goût que l'on préfère, le Parlement ducal de Berry a fermé ses portes, refusant d'examiner des projets, ou décrets gouvernementaux considérés comme nuls et non avenus. Dont le protocole d'accord avec l'ONU sur le TSL. Partant de là, ceux qui rejetaient cette cour au prétexte qu'elle constituait une atteinte à la souveraineté libanaise ont eu la joie de voir sa création décidée motu proprio par le Conseil de sécurité des Nations unies. Sans que le Liban n'ait son mot à dire, son exécutif se trouvant empêché de signer, et encore moins d'amender à sa convenance, l'accord en question.
Esprit
Cependant, malgré l'énormité des pressions qu'elle exerçait, malgré la squatterisation du centre-ville, malgré les manifestations, les routes coupées par des pneus brûlés, les menaces d'attaquer le Sérail, les provocations ou incidents de rue, les sit-in, les grèves, les prosyriens et leurs acolytes n'avaient pas réussi à dégommer le gouvernement Siniora. Ils n'avaient pas pu, non plus, empêcher la commission d'enquête internationale d'opérer. Car la flamme de la vérité restait la plus vive. L'assassinat du président Hariri et de ses compagnons, qui avait soulevé cette sainte colère boutant hors du Liban les troupes syriennes, après la manifestation du million et demi, était qualifié dans la presse et les médias internationaux de crime du siècle.
Cependant, les professionnels de la politique, dans la diversité de leurs tendances et de leur appartenance confessionnelle, se partageaient entre laudateurs et contempteurs de la commission d'enquête. Surtout après l'arrestation des quatre généraux, la polémique reprenant d'ailleurs à leur sujet après leur levée d'écrou, trois ans, plus tard. Longtemps, il s'est agi pour les opposants de se battre pour la Syrie, considérée au départ comme principal suspect, en tant que commanditaire.
Mais le climax de la tension a été ressenti, ce qui est du reste normal, quand une partie locale, le Hezbollah, a été mise en cause à travers des rumeurs concernant trois de ses militants, des communicants portabilisés, si l'on peut ainsi résumer leur apport présumé à l'attentat du 14 février 2005, aux abords du palace Saint-Georges. Et il y a peu de doute que les attaques contre le TSL vont aller crescendo à mesure que l'on se rapprochera de la publication de l'acte d'accusation, prévue en principe pour les dernières semaines de l'année en cours.
Pour endiguer la campagne calomnieuse montée, selon ses dires, contre son parti, sayyed Hassan Nasrallah monte au créneau médiatique. Trois conférences de presse en quelques jours, et le reste à l'avenant. Dans sa dernière intervention, en écran-duplex, le secrétaire général du Hezbollah présente comme plausible la culpabilité d'Israël dans l'assassinat du président Hariri. Il a fait projeter des vues d'avions de reconnaissance israéliens, survolant les itinéraires empruntés par le convoi du chef du gouvernement, se dirigeant vers Koraytem comme vers sa résidence estivale de Faqra, ou en sortant. Le sayyed a précisé que ses indices ne sont que des présomptions, mais constituent une piste suffisante pour donner à réfléchir et pour démarrer une enquête. Sauf que sur ce point, il demande des investigations exclusivement libanaises, en réitérant son manque de confiance dans la commission internationale, et dans la crédibilité du tribunal tout entier.
En réponse, le procureur Bellemare a prié les autorités libanaises de lui fournir les documents, audiovisuels et autres, que sayyed Nasrallah expose, ou évoque. En principe, cette requête doit être satisfaite, du moment que Nasrallah affirme qu'il va livrer son matériel à l'État libanais. Mais, pour le fond, on se demande comment le Hezbollah compte neutraliser les enquêteurs internationaux, et le maître d'œuvre Bellemare, pour faire passer le TSL à la trappe. Ce qui est théoriquement acquis, c'est qu'il faudra maintenant un peu plus de temps à Bellemare pour vérifier les assertions de Nasrallah.

