La façade du café Doughane à Noueiri.
Des ventilateurs qui pendent du plafond rafraîchissent l'air qui sent le tabac. Le café donne sur la rue, mais aussi vers l'intérieur, sur une terrasse ombragée, que parfume un grand jasmin. À l'entrée d'une petite salle qui fait office de cuisine, des caisses de vieilles bouteilles de soda, ces bouteilles que l'on ne jette pas, mais qu'on rend à l'usine une fois leur contenu consommé, sont entassées. On voit aussi une sorte de grand brasero où toute la journée on peut brûler le charbon nécessaire au narguilé.
Le café Doughane à Noueiri a réussi à traverser le temps sans bouger. Depuis des dizaines d'années, la clientèle est presque la même. Café populaire, réservé aux hommes exclusivement, l'espace sert à se reposer après une journée de travail et permet de revoir les amis avec qui on partage une partie de trictrac ou de cartes. Ici, l'on sert uniquement de l'eau, du soda, du thé, du café et, bien sûr, le narguilé. On peut aussi venir avec un sandwich ou même un plat qu'on a acheté d'un restaurant.
Les habitués ne font pas facilement la conversation avec les curieux, qui pourraient les bombarder de questions, et la plupart préfèrent ne pas se faire prendre en photo, surtout quand ils jouent aux cartes.
Ici, on assure qu'on ne joue jamais pour de l'argent et qu'on ne partage jamais de partie de poker. Pourtant, à l'arrière-fond du café, il y a une petite porte blanche qui reste fermée et qui donne sur une petite salle où l'on peut jouer aux cartes en misant d'importantes sommes d'argent.
Rien ne vaut un narguilé fumé entre amis
« Ce café a plus de soixante-dix ans et porte le nom de la famille Doughane. Il appartenait à Hajj Abdelhamid Doughane. Nous ouvrons de 5 heures jusqu'à minuit. On se retrouve entre amis pour prendre un narguilé et pour jouer aux cartes et au trictrac. Le temps passe très vite. Pour moi, c'est mieux que d'aller à la plage. Certes, je vais à la maison voir ma femme et mes enfants. Mais rien ne vaut un narguilé ici. En plus, ce n'est pas cher, le narguilé coûte 2 000 livres », raconte Mohammad qui est marchand de légumes, originaire d'Iklim el-Kharroub, mais vivant à Beyrouth. « Bien sûr qu'il n'y a pas de femmes. Ici, on vient jouer aux cartes entre hommes. Ce n'est pas un café consacré aux familles », explique-t-il, notant également qu'il est plus commode de prendre le narguilé au café. « Qui a la patience de préparer un narguilé à la maison ? » demande-t-il.
Jamal distribue des journaux. Il se rend au café Doughane depuis plus de 20 ans. « Je viens tous les jours, j'y passe plusieurs heures. Ici, le temps passe vite. Quand je viens au café, je ne m'ennuie pas. Je retrouve mes amis. Je parle avec eux, nous partageons une partie de cartes », dit-il.
Samir confie qu'il a passé 55 ans de sa vie dans les cafés de Beyrouth. Ce marchand de fruits ambulant se souvient des cafés du vieux centre-ville et de Zeitouné. « Rien ne vaut les vieux cafés de la capitale. Ils étaient plus élégants », dit cet homme qui passe sa matinée poussant un chariot en bois chargé de légumes dans divers quartiers de la ville, de Badaro à Basta.
« Ici, je me sens bien. Tous mes ennuis s'envolent. Je fume un narguilé, je joue aux cartes, je vois mes amis. Je reste jusqu'au temps de la fermeture », dit cet homme qui connaît par cœur les ritournelles populaires un peu osées et qu'il n'hésite pas à réciter aux femmes qu'il croise.
Pour beaucoup, le café devient une sorte d'addiction. Les habitués s'y rendent le matin avant d'aller au travail, y retournent dans l'après-midi. Et comme Samir, ils restent jusqu'à l'heure de la fermeture.
Atef indique que les quartiers de Noueiri et de Basta comptent plusieurs cafés, dont Kahwet el-Salibi, un peu plus loin, qui sera transformé en succursale de banque, alors que le café Doughane fermera ses portes à la fin de l'année. L'immeuble sera démoli plus tard.
Adel travaille depuis plus de vingt ans au café Doughane. Mais il se souvient que l'établissement date du temps de son propre grand-père, que rien n'y a changé depuis, à l'exception de l'aspirateur qu'on a acheté il y a peut-être trente-cinq ans. Il parle avec beaucoup de tendresse des clients, surtout des retraités qui ont travaillé toute leur vie et qui viennent passer leur journée au café afin de ne pas s'ennuyer.
Il confie qu'il est de plus en plus difficile d'avoir des permis d'exploitation de cafés et que Kahwet Doughane disparaîtra dans peu de temps. Lui ira chercher du travail ailleurs. Il espère en trouver et souhaite que les Kahwet el-Ezez ne disparaissent pas de sitôt de Beyrouth, du moins pas de son temps.


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