Dans ce pays, les Sarieddine ont démarré de zéro. «Notre travail s'est développé peu à peu, explique-t-il. Aujourd'hui, nous avons un grand bureau d'entrepreneurs et les affaires ont grandi. Nous figurons aussi parmi les plus grands importateurs de matières premières pour la construction et avons fondé une usine.»
Était-ce difficile pour des Libanais de s'acclimater aux EAU? «L'atmosphère aux Émirats a toujours été très positive, et le peuple émirati nous a accueillis avec beaucoup de chaleur, répond-il. Nous ne nous sommes jamais sentis étrangers : nous avions émigré durant la guerre, et les Émiratis vouaient une affection toute particulière aux Libanais en raison des troubles qu'ils ont vécus. Ce pays est d'ailleurs connu pour sa tolérance. Les Libanais y vivent très bien et leurs affaires sont florissantes actuellement.»
Est-ce plus aisé de s'intégrer dans un pays arabe que dans un pays étranger? «Sans aucun doute, répond Camille Sarieddine. L'intégration y est plus rapide, et l'appartenance au Liban demeure solide en raison de sa proximité et du fait que les pays arabes n'accordent pas la nationalité aux ressortissants étrangers.»
Mais cette appartenance au Liban s'étiole souvent chez les émigrés. Que pense-t-il du rôle joué par l'État auprès de la diaspora? «Il y a certainement beaucoup de négligence, constate-t-il. L'État lance très peu d'initiatives en direction des émigrés et ce sont souvent les communautés qui s'activent. C'est la raison principale pour laquelle, au Conseil confessionnel druze, nous avons décidé de créer ce comité des émigrés que je préside. Chez les chrétiens, c'est l'Église qui assure le contact avec la diaspora. Il en va de même chez les musulmans, puisque les autorités religieuses sont plus concernées par les affaires des émigrés que l'État.»
Cet état de fait ne crée-t-il pas des dissensions entre les émigrés? «Ce ne sont pas vraiment des dissensions, souligne Camille Sarieddine. Chacun reste attaché à sa communauté religieuse. Mais il aurait été préférable que l'appartenance à la nation soit plus importante. Si l'État jouait ce rôle, les communautés ne l'auraient pas fait. En d'autres termes, s'il y avait une seule grande autorité à laquelle la diaspora libanaise aurait pu se référer ou un système fonctionnel au sein de l'État, nous n'aurions pas organisé un congrès pour les druzes, mais pour tous les Libanais.»
Camille Sarieddine déplore également le grand schisme entre les organisations d'émigrés libanais dans le monde. «Il y a deux grandes organisations qui se font la guerre, dit-il. Le président de la République Michel Sleiman tente actuellement de rapprocher les points de vue et d'unifier ces organisations. Il faudrait, d'après moi, fonder une nouvelle Union des émigrés libanais dans le monde parce que la situation reste très compliquée.»
Pourquoi ces divisions à son avis? «Il y a deux causes principales à cela, répond-il. D'une part, les intérêts personnels pèsent dans la balance. D'autre part, il faut évoquer les divisions politiques profondes au Liban qui se reflètent chez les émigrés, d'autant plus que les parties politiques libanaises jettent souvent de l'huile sur le feu. Le confessionnalisme aussi joue un rôle prépondérant. Mais s'il y avait une politique d'État qui va au-delà de ces divisions et qui aurait évité aux émigrés d'entrer dans les méandres de la politique libanaise, cela aurait mieux valu pour eux.»
La nouvelle Union des émigrés qu'il appelle de ses vœux sera-t-elle un groupe de pression efficace? «Elle pourrait avoir un impact politique, social et économique significatif, estime Camille Sarieddine. Le président a pris cette initiative car il a compris que la diaspora est ce que le Liban a de plus précieux. Sans les émigrés, comment le Liban aurait-il tenu lors des multiples guerres qu'il a traversées? Il est dommage de dilapider ce potentiel.»
Même pas un ministère !
Comment imagine-t-il cette politique d'État? «Il faudrait, tout d'abord, donner un rôle plus important sur la scène interne aux émigrés, affirme Camille Sarieddine. Aujourd'hui, malgré leur nombre supérieur aux résidents, les émigrés sont complètement exclus des affaires internes. Ils n'ont pas de rôle ni au Parlement, ni dans le vote des lois ni dans la prise de décisions. On les utilise comme source de financement, on leur demande de venir dépenser leur argent au pays, d'envoyer un pécule à leur famille. Et entre-temps, on ne leur consacre même pas un ministère!»
Croit-il que l'État craint les émigrés malgré les déclarations suaves des officiels? « Peut-être qu'il y a des craintes concernant d'éventuels bouleversements démographiques», dit-il.
S'il fallait prendre des mesures pratiques pour renforcer le rôle des émigrés dans leur nation mère, quelles seraient-elles d'après lui? «Il faut les intégrer au cœur de la prise de décisions et des débats législatifs, estime-t-il. Ils peuvent être intégrés dans des institutions comme le Conseil économique et social par
exemple.»
Que peuvent offrir les émigrés? «Ils peuvent faire profiter le pays d'une expérience considérable, assure Camille Sarieddine. S'il y avait une banque de l'émigré, le Liban n'aurait plus besoin de fonds étrangers. Mais pour cela, il faut instaurer un climat de confiance.»
Pourquoi les émigrés eux-mêmes ne prennent pas cette initiative? «Parce qu'ils restent désorganisés, déplore-t-il. Ils sont trop habitués aux initiatives individualistes et ne savent pas travailler en groupe. Or dans le monde d'aujourd'hui, seuls les grands groupes peuvent survivre, il n'est plus possible de travailler seul. Il est vrai que le directeur général des Émigrés, Haïtham Jomaa, prend des initiatives comme l'organisation d'un camp pour les jeunes émigrés. Mais elles restent isolées, il faudrait une action plus vaste.»
Une communauté « organisée »
Camille Sarieddine estime à 100000 le nombre de druzes d'origine libanaise dans le monde. «Les communautés d'émigrés druzes sont organisées là où elles se trouvent, en Amérique, au Canada, en Australie..., dit-il. Elles ont formé des comités et créé des "maisons", mais le contact avec le Liban était rompu. Avec le comité confessionnel au Liban, ces émigrés ont dorénavant une autorité vers laquelle se tourner. Le contact a été rétabli depuis environ trois ans. Cette année, nous organisons le premier congrès pour émigrés druzes afin qu'ils fassent connaissance entre eux et qu'ils retrouvent leurs racines au Liban. Nous encourageons les projets conjoints, surtout au bénéfice des habitants de la Montagne, et le rassemblement en groupes de pression.»
Quel intérêt pour ce congrès destiné exclusivement aux druzes? «Nous voulons qu'ils apprennent à connaître les institutions de la Maison druze au Liban, au cas où ils seraient appelés à avoir affaire à elle, explique-t-il. De plus, ces émigrés ont souvent des problèmes spécifiques que nous pouvons aider à résoudre. Il y a des questions liées à la restitution de la nationalité, à l'enregistrement des enfants nés à l'étranger, à l'héritage après le décès de proches. Certains druzes sont mariés à des étrangers d'autres religions, ce qui pose toujours problème chez nous. Faudrait-il pour autant les rejeter? Certainement pas, et c'est une question qui doit être résolue.»


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