L'inquiétude que soulèvent les projets de mutation organique tramés par certains s'est trouvée confortée par les suites des législatives. Car au lieu de déboucher sur le résultat pour lequel elles ont été spécifiquement conçues, c'est-à-dire sur une majorité qui gouverne et une minorité qui s'oppose, les élections ont donné une majorité ligotée et une minorité qui contrôle le pouvoir par défaut, à travers la règle des décisions prises obligatoirement à l'amiable ou la proportionnelle. Au nom d'un principe de participation générateur, de la pseudo-démocratie consensuelle. À la rigueur, et à la limite, un gouvernement d'union pourrait être utile au pays, s'il y a volonté de coopération productive. Mais cela induit, nécessairement, une entente en profondeur sur la déclaration ministérielle, entendre sur le programme d'action véritable du cabinet. Et non une réédition du faux-fuyant qu'était l'engagement du précédent cabinet dit d'union, comme on a dû s'y résoudre pour l'actuel.
Mais qu'est-ce qui a bien pu changer dans la structure moléculaire du Liban pour que l'on envisage d'en modifier le tableau de commande ? Sont-ce les failles, indéniables mais réparables, de Taëf qui provoquent une crise de
système ? Faut-il plutôt l'imputer aux défauts, comme aux fautes, de notre personnel politique ?
La vraie démocratie, le Liban l'a expérimentée avant la guerre et elle avait trouvé son pinacle lors de l'élection de Sleimane Frangié à la présidence de la République par une seule voix de différence. Suffisante pour que le pouvoir bascule, la règle d'or de la majorité qui gouverne et de la minorité qui s'oppose restant scrupuleusement respectée à cette époque. Sur le plan institutionnel, elle a commencé à être bousculée sous la tutelle. En effet, les modifications constitutionnelles générées par le pacte de Taëf, du reste tronqué, ont été interprétées à leur guise par l'occupant syrien et par ses zélateurs du cru. Il n'y avait plus que des parachutages, à la présidence, à la Chambre et au gouvernement, et quand on se trouve, en pratique, face à des désignations, on ne parle plus de démocratie. Remplacée, déjà, par une sorte de fédéralisme baptisé troïka, sous la coupe d'un gauleiter syrien.
Cependant, après le départ des Syriens, et on l'avait vu lors de la confrontation entre Émile Lahoud et le regretté président Rafic Hariri, l'on s'est aperçu qu'ils avaient emporté avec eux le pouvoir d'arbitrage. En effet, la Constitution issue de Taëf ne prévoit pas que faire quand un président de la République et un président du Conseil désigné ne s'entendent pas. Cette confrontation a été le signal d'une série de luttes pour le pouvoir et de conflits aussi confessionnels que politiques, qui continue à dérouler ses épisodes. Le plus grave étant que le Liban souffre, encore plus que du temps de la guerre, d'avoir au moins un État parallèle de trop scotché à l'État tout court pour le vampiriser. Et, dès lors, le pays se trouve confronté à un choix de devenir : confrontation dite résistance, ou neutralité positive. Le premier volet allant de pair avec la proposition de démocratie consensuelle, et le second avec la nue démocratie. Synonymes l'une de danger, et l'autre de stabilité.

