Il y a un ensemble de techniques, de rumeur, de propagation de la peur, de juridisme..., par le moyen propre au politique, la ruse, selon l'explication de Julien Freund, pour alimenter les conflits, avec le recours aujourd'hui à tout l'arsenal des sciences humaines et de la psychologie.
Des exemples concrets à travers le cas du Liban et d'autres pays permettent d'inventorier des techniques de manipulation de la religion, des rumeurs, de la peur..., dans un but de mobilisation conflictuelle. De la sorte, d'autres paramètres doivent être introduits dans la sociologie politique du conflit.
Dans le passage des Évangiles « Rendez à César ce qui est à César... », le début du récit n'a pas retenu l'attention des commentateurs : « Ils envoyèrent sournoisement des espions, rapporte saint Luc, qui feignirent d'être justes, afin de le prendre en défaut dans ses paroles, et ainsi le livrer au pouvoir et à l'autorité du procurateur. »
Les Pharisiens, comme il ressort pour un esprit politique de l'introduction du témoignage, n'étaient pas venus poser un problème positif de droit public ou de philosophie, mais jouer sur la dialectique conflictuelle du temporel et du spirituel en vue de parvenir à une fin autre que celle manifestement déclarée. Jésus, tout en répondant à la question-piège par un moyen autre que celui souhaité par ses interlocuteurs, a déjoué la tentative de politisation, ou plutôt de politification(1), du sacré. S'il y a en effet un problème de séparation ou de distinction entre le temporel et le spirituel, il y a aussi dans l'action politique exploitation du spirituel par le temporel, exploitation qui peut subsister et engendrer des conflits même si la séparation est légalement réalisée.
La politification
On sait qu'il n'y a pas de frontières pour un système politique. À la limite, tout peut se laisser politiser : la religion, l'art, la morale, la science, les relations familiales et la vie privée. Le politique ne se définit pas par les objets auxquels l'activité politique s'applique, « mais par l'aspect polémique qu'il leur donne », selon l'expression de Julien Freund. Les murmures et les plaintes dans le marché de Bagdad, d'après l'exemple d'Almond et Coleman, ne sont partie du système politique qu'à partir du moment où Harûn al-Rashid, déguisé en porteur d'eau, surprend les murmures et les traduit en revendications politiques. Quand les plaintes vagues et inarticulées se transforment en une réclamation qui porte sur l'utilisation de l'autorité publique, elles franchissent la frontière et entrent dans le système politique.
La politisation, à cause de l'extension moderne du champ du politique, se ramène à une publicisation, c'est-à-dire au transfert d'un problème du privé au public. Aussi préférons-nous l'expression de politification, qui représente une procédure artificielle qui ne retient du politique que l'aspect polémique exploité à des fins exclusives de compétition dans la lutte politique. On peut parler ici de politique pure, politique qui s'exerce par les acteurs et pour les acteurs politiques sous le couvert d'un objet et d'un objectif culturel, social, économique ou autre qui est en fait un moyen au service de la mobilisation politique et de l'accession au pouvoir. On peut politifier un problème qui n'existe pas, s'il y a une prédisposition à admettre son existence ou à reconnaître le risque de son existence.
On peut définir la politification comme un artifice qui tend à l'exploitation de la charge polémique du politique à propos des clivages principaux d'une société, dans un but non de règlement, mais de compétition dans la lutte pour le pouvoir, et cela en jouant sur la dialectique du privé et du public au moyen de la ruse et du sens de l'apparence dans un régime de libre concurrence entre les élites.
La politification, qui joue sur la dialectique du privé et du public, se sert du sens de l'apparence en tant que forme de la ruse. La politification exploite le sens de l'apparence, en ce sens qu'elle défend une fin pour un but autre que celui qui est déclaré. Elle se fonde sur la dissimulation et la loi du secret, qui sont à la base de son efficacité. Comme l'écrit Machiavel dans Le Prince : « Les hommes en général jugent plus par leurs yeux que par leurs mains. Tout homme peut voir, mais très peu d'hommes savent toucher. Chacun voit aisément ce qu'on paraît être, mais presque personne n'identifie ce qu'on est (...). Le vulgaire se prend toujours aux apparences (...). Or le vulgaire c'est presque tout le monde. »
Un quiproquo qui réussit
Pour le succès de la politification, il faut l'engagement d'une polémique, entre deux ou plusieurs partenaires, bâtie sur un quiproquo soit entre les partenaires, soit entre ces derniers et la clientèle objet de politification. L'un engage la polémique sous le couvert de la religion, afin de parvenir à une fin autre que la protection des droits de ses coreligionnaires, alors que l'autre traite l'aspect positif du problème pour montrer, avec statistiques et données à l'appui, que ces droits sont assurés.
La discussion du problème sous un aspect positif fait réussir la politification, car elle contribue à en dissimuler la fonction latente du côté de l'acteur politique et, quant au problème politifié, à montrer qu'il existe et qu'il est politique. La preuve est qu'on en parle sérieusement ! Dans le récit évangélique, si Jésus avait donné une « conférence » sur le temporel et le spirituel, il aurait fait le jeu de ses interlocuteurs qui ne cherchaient pas à régler un problème positif, mais à politifier un problème.
La politification détourne des problèmes politiques réels, fait oblitérer la réalité objective et humaine des situations, bloque le changement et nourrit les antagonismes. On cache le réel sous la politique et on discourt à l'aise. La politification d'un problème permet d'échapper à sa réalité, à sa profondeur, à sa complexité, à sa vraie nature et évite de penser et de régler le problème politique. Le discours ou la vue politique donne l'illusion que l'on tient l'affaire, d'autant plus que ce discours se fonde sur les motivations religieuses et profondes des masses.
Pour aboutir à un véritable règlement, il faudra dissiper le quiproquo, c'est-à-dire dépolitifier le débat. Or la difficulté est que les politologues ont été formés à l'étude de problèmes qui existent et qu'il faudra, à la suite de la diffusion des moyens d'information, étudier des problèmes que l'information fait exister dans une perspective conflictuelle de compétition politique.
Les mentalités qui commencent à prendre conscience de la politification commencent par le fait même à différencier le temporel du spirituel ou à se méfier de la confusion quand elle est l'œuvre des hommes
politiques.
Les progrès des sciences humaines et des sciences et professions de l'information, et même la formation d'excellence des journalistes, s'accompagnent d'un développement de techniques sophistiquées de manipulation par des pouvoirs hégémoniques et par des politiciens dans une politique réduite à un spectacle.
L'universitaire, l'analyste, le journaliste, observateurs et témoins sont de plus en plus appelés à être des témoins lucides, prudents. Combien il est difficile, aujourd'hui, de ne pas être dupe !
Antoine MESSARRA
Membre du Conseil constitutionnel. Professeur
* Extrait d'une communication inédite au colloque : « Penser le conflit avec Julien Freund », à l'Université de Strasbourg.
1 - La notion de politification a été employée par Marcel Prélot (sociologie politique, Paris, Dalloz, 1973, 711 p.) dans une signification différente à propos des groupements politiques. Sur la distinction entre le temporel et spirituel, Luc XX 20-26 ; Mt. XXII, 15-22 ; MC. XII, 13-17.

