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La profonde division de la population en Thaïlande fait craindre le pire

La profonde division de la population en Thaïlande fait craindre le pire

Éclairage Depuis le 14 mars dernier, un bras de fer oppose le pouvoir aux « chemises rouges », ces manifestants qui réclament la démission du gouvernement. La crise a fait plus de 20 morts et un millier de blessés et elle n'a pas l'air de se résorber. Françoise Nicolas, spécialiste de la Thaïlande à l'IFRI, fait pour « L'Orient-le Jour » un tour d'horizon de la situation politique en Thaïlande.
03/05/2010
Pour comprendre la situation actuelle en Thaïlande, il faut revenir à sa structure. Le pays est construit sur 4 piliers : la monarchie, les milieux d'affaires, l'armée et le peuple. Or, depuis des décennies, les élites de Bangkok autour du palais royal, l'aristocratie, la magistrature, la hiérarchie militaire ont profité du boom économique, alors que les masses rurales du nord et du nord-est ainsi qu'une partie des classes urbaines de Bangkok s'en estiment privées et se jugent méprisées. Le paramètre central de la crise thaïlandaise est « la profonde division du pays, plus de 65 % de la population vivent dans les campagnes. Cette large majorité rurale de la population, qui est relativement pauvre, a le sentiment de ne pas être représenté par le gouvernement », explique Françoise Nicolas, spécialiste de la Thaïlande à l'Institut français des relations internationales (IFRI).
L'émergence dans les années 2000 de Thaksin Shinawatra, Premier ministre populiste, réélu de façon triomphale puis renversé par un putsch militaire en 2006, a accentué ce fossé. En menant une politique favorable aux démunis du nord où il est né, Thaksin a réveillé leur conscience politique. Pendant ses années au pouvoir, il a pris toute une série de mesures populaires, comme l'accès à des programmes de santé ou à des crédits peu chers. « La crise thaïlandaise a commencé avec le départ de Thaksin. Et depuis, la Thaïlande n'a pas trouvé de solution au problème, souligne Mme Nicolas. On pensait au début, que l'armée pouvait résoudre la crise, quand elle a pris le pouvoir en 2006 pendant un an et demi, mais elle n'a pas fait ses preuves et ce putsch s'est avéré être un échec », poursuit-elle.
Fin 2008, des manifestants anti-Thaksin, les « chemises jaunes », ont occupé l'aéroport international de Bangkok. Ils voulaient l'annulation du résultat des élections générales remportées par la faction de Thaksin, malgré son exil. C'est donc sous la pression, que l'élection du Premier ministre actuel, Abhisit Vejjajiva, au Parlement, a lieu le 15 décembre 2008. En plus de la pression exercée par les manifestants qui ont fermé les aéroports, l'arrivée au pouvoir d'Abhisit fait également suite à la dissolution le 2 décembre par la Cour constitutionnelle du Parti du pouvoir du peuple (PPP, pro-Thaksin).
La Thaïlande qui a vécu des crises successives s'en est toujours plus ou moins sortie, mais là, depuis le 14 mars, les « chemises rouges », les partisans de Thaksin Shinawatra, ont envahi la capitale, encore une fois, paralysant une grande partie de l'économie locale. Ils réclament la dissolution immédiate du gouvernement et la démission du Premier ministre Abhisit. Plusieurs analystes pensaient que la crise allait se résorber comme d'habitude, le conflit est néanmoins « monté d'un cran le 10 avril dernier, lorsque des combats de rue meurtriers ont fait 25 morts et 800 blessés », estime Françoise Nicolas.
Les soutiens au Premier ministre semblent se réduire, toutefois Abhisit campe sur sa position et refuse de quitter le pouvoir. Mais il n'a pas de solution pour faire évacuer sans bain de sang le camp retranché qu'occupent les « chemises rouges ». « Au départ, l'idée du Premier ministre était de ne pas dissoudre le Parlement précipitamment pour ne pas montrer qu'il est sous le poids de la pression de la rue. Il y a eu une tentative de compromis que les » rouges « ont refusé. Plus tard, ces derniers ont tendu la main au Premier ministre, qui a refusé de négocier sur la base d'élections sous trois mois. La situation est totalement bloquée, je vois mal une dissolution rapide du Parlement », indique la spécialiste.

Le rôle du roi
La seule personne qui pourrait résoudre la crise, c'est le roi Bhumibol Adulyadej. Ce dernier, bien que dépourvu de prérogatives institutionnelles, est une figure révérée de ses sujets. Après un long silence, lundi dernier, le roi s'est exprimé à la télévision nationale, en exhortant des magistrats récemment nommés à remplir leur devoir sans toutefois faire directement référence à la crise.
« Le roi joue un rôle crucial en Thaïlande, c'est le garant de l'unité du pays, tout le monde le vénère, souligne Mme Nicolas. Mais le problème, c'est qu'il est très malade, hospitalisé depuis plus 8 mois, et âgé (82 ans), il n'est pas vraiment en mesure de régler la crise », ajoute la spécialiste. Le monarque est néanmoins intervenu à plusieurs reprises par la passé pour apaiser quelques crises politiques majeures. Ce fut le cas notamment en 1992 lorsqu'il a mis fin à une crise sanglante entre les manifestants et l'armée.
Par ailleurs, « il est exclu de parler du roi ou d'évoquer une éventuelle succession, cela est passible de sanction », explique Mme Nicolas.

Le rôle de l'armée
Autre pilier de l'État qui pourrait ramener la stabilité c'est l'armée. Le Premier ministre, Abhisit Vejjajiva, a réaffirmé sa volonté de déloger les manifestants. Dans une émission télévisée il est apparu aux côtés du chef de l'armée, Anupong Paojinda, pour faire taire des rumeurs de désaccords. « Jusqu'à présent, l'armée s'est tenue tranquille, mais la dernière déclaration faite par le chef de l'armée n'est pas très rassurante. Même si cela le ne lui plaît pas, elle emploiera la force s'il le faut », rappelle la spécialiste.
Lors de cette émission télévisée, le général a assuré que « nous sommes une armée pour la nation, pour la monarchie, pour le peuple. Nous ferons notre travail sans prendre parti. Nous suivrons la politique du gouvernement ». Anupong s'était exprimé auparavant pour indiquer qu'il n'entendait pas recourir à la force. « Cependant, après ces déclarations, cela veut dire que si le gouvernement demande à l'armée de disperser les manifestants par la force, elle le fera », indique Mme Nicolas.
La situation est donc complètement paralysée, peut-être les jours à venir nous dirons comme la crise se soldera.

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