À l'origine, en 1943, les Libanais étaient majoritairement tombés d'accord sur un pacte non écrit octroyant la présidence de la République aux maronites, la présidence de la Chambre aux chiites et la présidence du Conseil aux sunnites. La solution de facilité prévalant alors, le président de la République avait tout bonnement hérité des pouvoirs régaliens du haut-commissaire français qui gouvernait le pays du temps du mandat. Le chef de l'État pouvait, en principe, nommer le gouvernement à sa guise, en désignant parmi ses membres un Premier ministre, primus inter pares qui n'avait ni le statut ni la stature d'un président du Conseil. Il est vrai que par esprit libanais de consensus, les présidents de la République n'ont jamais usé de ce droit. Ils recueillaient d'abord l'avis des députés, mais à titre purement consultatif, puis désignaient un Premier ministre, pour former ensuite avec lui le cabinet. Il n'en reste pas moins que les présidents de la République gardaient encore des prérogatives trop étendues, comme la révocation du gouvernement ou d'un ministre, et la dissolution de la Chambre. Certains d'entre eux en ont parfois mésusé. D'où une grogne qui n'a cessé de croître, au fil des années, au sein de la composante musulmane du pays politique dont les membres avaient le sentiment de n'être que des citoyens de seconde zone, et non des partenaires à part entière. D'autant que, le plus souvent, le régime en place désignait pratiquement aussi bien le président de la Chambre, où la majorité lui était acquise, que le chef du gouvernement et la plupart des ministres. Un trop-plein de puissance présidentielle aussi actif que passif, à l'occasion. En effet, quand il arrivait que les autres pouvoirs prissent des initiatives, des lois ou des décrets, le président de la République refusait de les avaliser, donc de les rendre exécutoires, lorsque cela ne lui convenait pas.
Une double formule résume le tableau de l'époque : le chef de l'État était qualifié de « roi de la République », tandis que son Premier ministre n'avait droit qu'au titre de « bachkateb », clerc d'office.
Mais l'iniquité conduit fatalement à la rébellion. L'on a vu de la sorte des chefs de gouvernement finir par entrer en conflit avec le président de la République qui les avait cooptés. Un conflit qui prenait, de manière quasi automatique, une dangereuse coloration confessionnelle. Certains présidents, confrontés à de telles situations, y avaient répondu en nommant le gouvernement et son chef sans consultations parlementaires. Mais cela n'a jamais conduit qu'à d'interminables crises ministérielles, les désignés se récusant, pour ne pas être désavoués par leurs collectivités respectives. Et finalement, les choses ne s'arrangeaient qu'après des troubles de rue.
Finalement, on s'est aperçu que Georges Naccache avait bien raison, quand il clamait, dans un éditorial confié à son journal, L'Orient, que « deux négations ne font pas une nation ». Une large frange de Libanais partageaient cet avis. Et défendaient, de plus, l'idée dite de la participation, avancée principalement par la composante sunnite du pays politique. Mais l'arrangement de 43 a tenu la route, cahin-caha à dire vrai, avec plus de périodes de turbulences politiques que de beau temps, jusqu'à l'éclatement de la première des innombrables guerres qui ont déchiré le Liban de 1975 à 1990. Des guerres dont bon nombre, pas toutes (par exemple, ni les affrontements Amal-PSP ni FL-Aoun) traduisaient en réalité des règlements de comptes entre parties étrangères se combattant par Libanais interposés. Jusqu'à ce que, de guerre lasse, c'est le mot, les Libanais, les partisans du général Aoun exceptés, se rejoignent à Taëf. Un pacte cautionné par l'Amérique et l'Arabie saoudite, mais principalement concocté par les Syriens. Qui l'ont du reste ignoré et dénaturé par la suite, une fois leur tutelle sur le Liban solidement établie.
Sur le papier, uniquement sur le papier puisque tous les pôles étaient parachutés, et représentaient moins leurs communautés que le dominant syrien, Taëf a rééquilibré les pouvoirs internes. En consacrant le principe de parité égale islamo-chrétienne, tant au Parlement qu'au gouvernement, ou au sein de la catégorie administrative des hauts commis de l'État. Le numerus clausus ne devait pas jouer, le principe de partenariat national primant tout.
Mais aujourd'hui, le poids démographique fait de plus en plus entendre sa logique. Certains réclament ainsi, sans doute comme première étape en direction d'une République bien à eux, et rien qu'à eux, que la parité prévoie trois parts, deux aux musulmans et une aux chrétiens. Est-ce dans ce sens que la rénovation du système va aller ? Compte-t-on sonner le glas du Liban de la coexistence. Et du Liban tout court ? Toute la question est là.

